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Texte libre

 

Cécile Révauger,
Professeur des Universités,
UFR d’anglais,
Université Michel de Montaigne

 

Je suis née à Bordeaux en 1955, j’ai fait mes études secondaires au lycée François Magendie de Bordeaux et supérieures à l’Université de Bordeaux III.  Le concours des IPES qui existait alors (pré-recrutement au métier de professeur dans l’enseignement secondaire) m’a permis de vivre dans un relatif confort mes années d’étudiante. J’ai  été reçue aux concours du CAPES et de l’agrégation  en 1977. Enseignante dans un collège d’Argenteuil, puis dans divers collèges et lycées des régions lyonnaise et grenobloise, j’ai  soutenu une thèse de troisième cycle en 1983  sur le conte oriental en Angleterre, ce qui m’a permis d’être recrutée comme professeur agrégé à l’Université Stendhal-Grenoble III en 1985, puis comme maître de conférences dans cette même université en 1987. Mes recherches sur le XVIIIe siècle anglais m’ont incitée à étudier la franc-maçonnerie, née à l’époque des Lumières, de Locke et de Newton. En 1984, il fallait pour cela relever un triple défi : d’une part il s’agissait d’un domaine  largement inexploré par la communauté universitaire et qui semblait donc un peu ésotérique et suspect, d’autre part les archives maçonniques n’étaient pas aussi disponibles qu’elles le sont aujourd’hui, les Grandes Loges anglo-saxonnes faisant à l’époque preuve d’une certaine réserve à l’égard des recherches ayant un caractère public, enfin le chercheur en question était une femme…une bizarrerie pour la plupart des spécialistes britanniques et américains de la franc-maçonnerie … alors qu’aujourd’hui les bibliothèques maçonniques m’ouvrent largement leurs portes et que  les conservateurs font preuve de la plus grande bienveillance à mon égard, comme à l’égard de tous les chercheurs, pourvu que leur travail soit réellement scientifique.

Une bourse Fulbright de la Commission franco-américaine m’a permis d’effectuer des recherches dans les bibliothèques  de Boston et de Washington DC, sans oublier celle de Cedar Rapids, Iowa. Située au cœur du pays du maïs, elle aida sans nul doute son fondateur à tromper l’ennui et rassemble l’une des plus vastes collection d’archives maçonniques . Je pus ainsi rédiger ma thèse d’Etat, « La franc-maçonnerie en Grande –Bretagne et aux Etats-Unis au XVIIIè siècle : 1717-1813 », soutenue à l’Université de Bordeaux III en 1987, sous la direction de Régis Ritz.  Je publiai une version abrégée de cette thèse aux Editions EDIMAF en 1990. Depuis, j’ai publié de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie, un ouvrage sur les «  Anciens et les Modernes » (, c'est-à-dire  les deux Grandes Loges rivales d’Angleterre, et un livre sur la franc-maçonnerie noire aux Etats-Unis, « Noirs et francs-maçons » (2003). J’ai écrit cet ouvrage grâce à l’obtention d’une seconde bourse de recherche Fulbright qui m’a permis de travailler sur les archives des Grandes Loges noires de Prince Hall à New York et Washington DC. J’ai été nommé professeur des universités en 1990.

J’ai  mené de front recherche et enseignement, comme la plupart des universitaires français. En bonne dix-huitiémiste, je me suis toujours un peu considérée comme citoyenne du monde, et à défaut de pouvoir le sillonner autant que je désirais, j’ai trouvé beaucoup de vertus à la mobilité universitaire…j’ai donc successivement occupé des postes à l’Université de Grenoble (Stendhal-Grenoble III), de Provence (Aix-Marseille I), des Antilles et de la Guyane (en Martinique) avant de rejoindre mon Université-mère, si je puis dire, l’Université de Bordeaux III. Chaque poste m’a apporté un grand nombre de satisfactions et seul l’impérieux besoin de découvrir de nouveaux  horizons a motivé chaque  départ.  A Grenoble, j’ai occupé un poste dit « double-timbre », à l’époque des premiers IUFM, c'est-à-dire que j’enseignais à l’Université tout en exerçant les fonctions de directrice adjointe de cet IUFM pionnier, ouvert à la collaboration avec les universitaires. Ce fut une expérience enrichissante, qui me permit de lancer un certain nombre de programmes de coopération internationale et de côtoyer des milieux  sociaux variés,  des cultures professionnelles  diverses, enseignants du secondaire, anciens directeurs d’écoles normales, corps d’inspection. J’y ai acquis, je pense, quelques qualités de diplomate, à une époque, bien sûr révolue, où pédagogues fondamentalistes et universitaires récalcitrants s’affrontaient allègrement.

 Aujourd’hui je fais partie du CIBEL de Bordeaux, le Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières, dirigé par Jean Mondot. Mes recherches actuelles, outre la franc-maçonnerie, sont consacrées aux  Lumières et  à l’historiographie des Lumières,  ainsi qu’à l’histoire de la Caraïbe anglophone,  de l’époque des sociétés de plantation à l’abolition de l’esclavage.  J’anime des séminaires de master, dirige des thèses sur le dix-huitième siècle britannique et sur la Caraïbe anglophone des XVIII  et XIXe siècles.

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Prof. Cécile Révauger

English studies

Michel de Montaigne Bordeaux III University

 

I was born in Bordeaux and was a student at Bordeaux University. I passed the “agregation”  in 1977. I first taught in secondary schools, before registering a thesis on the oriental tale in 18th century . After defending this thesis I started my academic career at Grenoble University. I switched from the oriental tale to Masonic studies as I developed a particular  interest in the 18th century and considered that Masonic lodges could only emerge in the wake of the Enlightenment. At the time studying masonry was a real challenge, first because the academic community was a bit suspicious of the validity of masonry as a scientific field to be explored as it was such an unusual subject, second because Masonic libraries themselves were suspicious and not used to giving public access to their sources, and last but not least because I was a woman, a rarity on Masonic premises  and therefore a strange scholar…Today things have totally changed of course and the curators and staff  of the main Masonic libraries in Britain and the States are extremely helpful. A Fulbright award allowed me to spend a lot of time working on Masonic archives in Boston, Washington DC and Cedar rapids, Iowa: in corn country providing such a huge  collection is  no small feat! The library of the Grand Lodge of Iowa is one of the largest Masonic libraries in the world. I defended my PHd dissertation in 1987, entitled: “ 18th century Freemasonry in and the ”. An abridged version was published  in 1990. I have produced several articles on Freemasonry since. I was appointed “professeur des Universités” in 1990. I obtained a second Fulbright Award in 1999 , which allowed me to work in New York and Washington DC libraries and write a book on black freemasonry in , Noirs et francs-maçons, published in 2003.

As a true 18th century  specialist, I have always considered myself as a “citizen of the world” and although I could not explore the world as much as I wanted to, I did my best and seized all the opportunities to apply for various positions.  This does not mean that I was unhappy with my work but simply wanted to discover a little more each time... This explains why I successively occupied academic positions at Grenoble Unversity, Université de Provence, Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) before  coming back to Bordeaux, my home town and university. As most French scholars I have always combined teaching and research activities.

I am now a member of CIBEL (Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières), the research centre chaired by Jean Mondot at Bordeaux University.  I  teach seminars at master level and I am currently supervising theses on 18th century and in Caribbean studies.

My current research is devoted to freemasonry, the Enlightenment and the historiography of the Enlightenment as well as Caribbean eighteenth and nineteenth century studies.

29 décembre 2005 4 29 /12 /décembre /2005 17:30

Cécile Révauger

Université de Bordeaux III

 

 

 

 

Edmund Burke et la franc-maçonnerie.

Des pérégrinations du chercheur, ou le dur labeur du dix-huitiémiste…

 

 

 

 

Tout dix-huitiémiste sait bien à quel point l’accès aux sources primaires est difficile. C’est pourquoi il se fie volontiers aux travaux de ses prédécesseurs, qui lui font souvent gagner un temps considérable et lui évitent d’entreprendre des démarches inutiles. Idéalement, tout chercheur vérifie ses sources et établit ainsi des faits qui pourront être acceptés par un autre chercheur, sans que ce dernier éprouve nécessairement le besoin de refaire le travail effectué par un autre. S’il n’en était pas ainsi la recherche dix-huitiémiste serait redondante et ne progresserait jamais. Si toute information concernant le siècle étudié devait être remise en cause, la recherche serait stérile, et  l’avenir appartiendrait aux seuls rats de bibliothèque. L’intérêt d’appartenir à une communauté scientifique est bien de pouvoir utiliser avec discernement le fruit des recherches d’autrui, à condition naturellement de citer ses sources secondaires, ce qui répond à la fois à un besoin de rigueur scientifique et de prudence. Ne parlons pas des chercheurs qui reprennent sans vergogne à leur compte le résultat des travaux d’autrui sans le dire. Bien qu’assez rare, ce comportement de prédateur existe malheureusement, même en milieu universitaire. Citer avec précision ses sources secondaires,  outre le simple devoir d’honnêteté intellectuelle, relève de la prudence. C’est une façon de reconnaître que l’on n’a pas directement vérifié la source primaire et que l’on fait confiance à un autre chercheur. 

Je me réjouis aujourd’hui d’avoir toujours cité mes sources concernant l’appartenance maçonnique d’Edmund Burke, faute d’avoir d’emblée vérifié tous les propos tenus à ce sujet. En effet, accordant foi aux affirmations de plusieurs auteurs, et après m’être directement adressée au conservateur de la bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre, j’ai moi-même assez longtemps soutenu qu’Edmund Burke avait été maçon. Or, ayant  récemment eu accès à toutes les archives à ce jour disponibles à la bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre,  j’ai dû me rendre à l’évidence : les preuves manquent et les langues se sont déliées un peu trop rapidement.

Dans un premier temps je tenterai de faire le point sur ces archives. Si cette chronique peut paraître un peu fastidieuse, elle aura du moins le mérite de montrer que de nombreuses embûches imposent parfois au chercheur un véritable parcours du combattant. Le tout est qu’il ne cède pas au découragement,  mais qu’il accepte parfois de rebrousser chemin. Après avoir examiné les faits, nous pourrons nous interroger sur les points de convergence et de divergence entre la pensée de Burke et les propos des francs-maçons au XVIIIe siècle. Même s’il ne fut pas lui-même forcément  franc-maçon, il est indéniable que Burke eut connaissance des Grandes Loges et surtout que sa pensée influença ces dernières, au XVIIIe siècle et parfois de nos jours encore. Il y eut bien des affinités entre le philosophe et la franc-maçonnerie. Cependant, la pensée de Burke est tellement originale que les Grandes Loges ne purent l’adopter intégralement.

 

 

 

Chronique d’une recherche sur l’appartenance éventuelle de Burke à la franc-maçonnerie.

Il est naturel, lorsque l’on entame une recherche, de voir si d’autres historiens ne l’ont pas déjà entreprise.  Les liens de Burke avec les loges maçonniques semblaient aller de soi dans plusieurs ouvrages consacrés à la franc-maçonnerie mais non chez les spécialistes de Burke. Burke figure parmi les 276 francs-maçons les plus célèbres au monde récemment recensés par John Hamill et Robert Gilbert dans Freemasonry , a Celebration of the Craft[1], ouvrage préfacé par le Duc de Kent. J’avais cependant remarqué que, sur le sujet précis de l’appartenance de Burke à la franc-maçonnerie,  chaque historien semblait s’abriter derrière un autre.  Ainsi Albert Mackey, dans sa Revised Encyclopedia of Freemasonry, s’appuyait-il sur deux articles parus dans des revues maçonniques, sans citer d’archives. Nous avons pu retrouver l’un de ces articles, celui de Geo.W.Baird, paru dans The Builder, une revue à destination des maçons américains,  en 1923. Baird déclarait sans la moindre hésitation :

 

“…we do not know as well as we should that Burke was also a Freemason, as were also many of his celebrated friends or contemporaries, among them being Alexander Pope, Jonathan Swift, Richard Savage, James Boswell, David Garrick, Sir William Forbes etc… [2]

 

Sur les six noms cites, il y avait au moins deux extrapolations. Le doute a plané sur l’appartenance maçonnique de Swift et de Pope mais jamais aucune preuve n’a pu être apportée. En revanche, James Boswell, David Garrick et Sir William Forbes étaient bien francs-maçons et membres du Literary Club également fréquenté par Johnson, qui, à notre connaissance, n’avait pas « reçu la lumière », comme on le dit parfois.  Baird, qui n’était pas historien, voulait simplement, en tant qu’ancien Grand Maître du District de Colombie, enrichir la galerie des portraits de maçons. Qu’il ait écrit cet article un peu rapidement est moins grave que le fait que Mackey, historien de la franc-maçonnerie quant à lui, se soit uniquement fié à ses dires pour rédiger une rubrique de son Encyclopédie, destinée à servir de référence aux futurs chercheurs. Pour une encyclopédie de ce niveau, la démarche semblait un peu légère.[3]

 William Denslow, auteur de 10 000 Famous Freemasons, était quant à lui beaucoup plus prudent et se contentait d’écrire à propos de Burke :

 

« He was thought to be a member of Jerusalem Lodge n°44, Clerkenwell, London, which was sometimes referred to as “Burke’s Lodge”[4].

 

Avant d’évoquer à mon tour l’appartenance de Burke à la franc-maçonnerie, je m’étais adressée au conservateur de la Grande Loge Unie d’Angleterre. A l’époque, je n’avais pas moi-même accès aux archives de la Grande Loge Unie d’Angleterre, des archives privées, réservées aux chercheurs confirmés, dont les travaux étaient connus. A tort semble-t-il, j’acceptai comme définitive la réponse qui me fut personnellement adressée par Joe Hamill :

 

“Denslow, in his 10000 Famous Freemasons, is correct in stating that John Wilkes was initiated by members of the Jerusalem Lodge n°44. What is problematical is whether the event took place in prison or whether John Wilkes was allowed out on parole for the event, as was possible as he was in a debtor’s prison . The press reports of his initiation state that it took place in the prison but this was later denied by the Masonic authorities as holding a meeting in prison was contrary to Masonic rules. The Minute Book of Jerusalem Lodge unfortunately does not state where the meeting took place.

Burke was a member of the Lodge and it was known as “Burke’sLodge” for a short time. The extant Minute Book does not reveal whether Burke had been initiated in Jerusalem Lodge or if he joined it from some other Lodge. The only other source for the details of his initiation would have been the Grand Lodge Registers but they did not begin to be kept until 1769-1770. Yours sincerely, J.M.Hamill, Librarian and Curator.”[5]

 

Il y a beaucoup à dire sur cette lettre, qui comporte au demeurant des informations fort utiles. De fait, Joe Hamill s’appuyait sur un document rédigé par un autre conservateur du musée, ce que je ne compris que plus tard. Comme les chercheurs le savent bien, l’arbre cache parfois la forêt. Tous les historiens de la franc-maçonnerie semblent s’être interrogés sur l’initiation de John Wilkes et avoir pris pour acquise celle de Burke, non que l’un ait été plus célèbre ou plus digne d’intérêt que l’autre, mais simplement parce que le fait de procéder à une initiation dans une prison pouvait porter atteinte à la dignité de l’Ordre.  Hamill ne retient de Denslow que son commentaire sur l’initiation de Wilkes et non le doute qu’il émettait au sujet de l’appartenance de Burke à la franc-maçonnerie. Il reprend le propos de Denslow, mais de façon un peu moins prudente, quant à  l’appellation qui aurait été donnée à la loge de Burke, la « Burke Lodge ». Tradition orale oblige, il semblerait que les maçons, historiens ou non, aient colporté le bruit de cette appellation , mais sans aucune preuve écrite à l’appui. Hamill se réfère aux « minutes » de la Jerusalem Lodge, sans les citer, mais reconnaît très honnêtement qu’on ignore si Burke a été « reçu » dans cette loge ou dans une autre[6]. Hamill aurait d’ailleurs dû parler de « réception » et non d’ « initiation »,  dans le contexte du XVIIIe siècle.

Plusieurs années plus tard, lorsque les portes de la bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre se sont plus largement ouvertes, j’ai souhaité consulter moi-même les archives et faire le point sur ce dossier. Un lettre rédigée par le rédacteur d’un magazine maçonnique, The Masonic Record, datée de 196O, s’étonnait de la réception de Wilkes en prison par la loge Jerusalem n°44, qui aurait été la loge de Burke. Il reçut une réponse du conservateur adjoint, en date du 13 June 1960. Comme il s’agit d’une correspondance privée, nous ne pouvons la citer intégralement [7]. Cependant , la réponse affirme que la loge Jerusalem n°44 a bien reçu John Wilkes le 3 mars 1769 , alors que ce dernier était prisonnier à King’s Bench,  et qu’Edmund Burke était membre de cette loge à cette date. Selon le conservateur adjoint, la loge avait changé de numéro : elle avait été constituée sous le numéro 83 en 1731. En 1749 elle avait été reclassée et prit alors ne n°72 pour devenir le n°44 en 1755 et disparaître du registre de la Grande Loge en 1780. Il ajoutait que la Jerusalem Lodge, qui existait encore en 1960, à l’époque où il écrivait cette lettre,  portait le numéro 197 et datait de 1771.

Après vérification dans les Masonic Records[8], les informations concernant la numérotation sont tout à fait exactes. Les Masonic Records, établis par Lane, recensent toutes les loges d’Angleterre, affiliées aux deux Grandes Loges de l’époque, la « Moderne » et l’ « Ancienne »[9]. Les changements de numéros sont dus au fait que bon nombre de loges étaient radiées faute de payer les somme dues aux autorités maçonniques. La Grande Loge des Modernes en particulier procédait donc régulièrement à un reclassement des loges, en fonction de l’ ancienneté et au fur et à mesure des radiations. C’est ainsi que la Jerusalem Lodge initialement crée sous le n° 83 devint la loge n°44 en 1755. Une confusion a cependant eu lieu entre deux loges .  D’une part, la loge n°72,  fut bien créée en 1731 à  West Smithfield,  puis déménagea à St John’s Street, dans Clerkenwell  où elle fut connue sous le n° 44  à partir de  1755, avant de déménager à nouveau en 1771 et de prendre le n°38, à Rosamond Row, et d’être finalement radiée en 1780. D’autre part, une nouvelle loge  fut créée en 1771, également nommée  Jerusalem Lodge, qui reçut le n° 408, se  réunit à St John’s Gate, Clerkenwell, et qui était entièrement constituée de « maîtres » c’est à dire de maçons ayant atteint le troisième degré. Cette loge fut reclassée sous le n° 197 en 1894.  Il semblerait qu’en ce qui nous concerne, il faille éliminer d’emblée la deuxième loge, dont les archives ne mentionnent à aucune reprise  Burke ou Wilkes. Quant à l’appellation « Burke lodge » je n’en ai trouvé aucune trace.

Après de longues et fastidieuses recherches, mais grâce à la coopération du personnel de la bibliothèque de Freemasons’Hall, j’ai pu tout récemment avoir accès aux minutes de la Jerusalem Lodge (n°44) rassemblées dans ce dossier spécial.[10]La liste des membres de la loge n°38(ex n°44) établie en 1770 d’après une liste antérieure,  du 8 février 1769, ne laisse apparaître ni le nom de Burke ni celui de Wilkes. Les noms  « Burke » et « John Wilkes » figurent une seule fois, sur un feuillet qui semble mentionner les dates de réception des membres de la loge , et qui fait partie des minutes de cette loge. Cependant « Burke » est la seule indication, sans aucune mention du prénom. Il est surprenant que ces deux noms ne soient pas mentionnés dans la liste des membres de 1770, liste établie d’après celle de l’année précédente. On peut cependant supposer que le « John Wilkes » mentionné est bien le parlementaire, à moins qu’il n’ait eu un homonyme. Qu’il ait été ou non reçu maçon  en prison demeure un mystère. Selon A.M.Broadley, William Hickey, dans ses Mémoires, fait lui aussi état de la réception de Wilkes dans une loge maçonnique[11]. D’autre part, les minutes du 3 mars 1769 de la Jerusalem Lodge n°44 font bien mention de la réception de « John Wilkes Esq et de George Bellas Esq. », mais sans mentionner le lieu[12] . En ce qui concerne Burke, rien n’autorise à dire qu’il s’ agit bien d’Edmund Burke. Burke était un nom fort répondu à l’époque. Rien ne permet malheureusement d’affirmer que le « Burke » figurant sur cette liste ait été Edmund plutôt que   tout autre personnage de l’époque portant ce nom. Nous pourrions même imaginer que ce Burke ait été le criminel du même nom, William Burke , qui fut exécuté à Edimbourg en 1829, pour avoir étouffé plusieurs personnes à des fins lucratives,  afin de  vendre leurs corps à la médecine qui les disséquait…Que l’on se rassure, cela n’est qu’une boutade, destinée à rompre la possible monotonie du présent récit… Plus sérieusement, la preuve est faite qu’en l’absence de preuve, il est bien difficile d’être aussi affirmatif que certains historiens de la franc-maçonnerie le furent au sujet de Burke. Peut être Burke visita-t-il effectivement cette loge, auquel cas cette dernière, jugeant la renommée du philosophe suffisante aurait simplement mentionné son nom, estimant que l’indication d’un prénom serait superflu. En tout état de cause il ne fut certainement pas membre de la loge, puisque son nom ne figure pas sur la liste des membres. On pourrait imaginer qu’il appartenait à une autre loge, mais laquelle ? Le mystère subsiste. Quand bien même le «Burke » figurant une seule fois dans les archives de la loge Jerusalem aurait été le philosophe, ce dernier n’aurait pas été un maçon bien assidu puisqu’on ne retrouve son nom dans aucun autre document. Quant à John Wilkes, s’il est probable qu’il ait été affilié à cette loge, il est vraisemblable qu’il ne fut guère zélé  puisque son nom ne figure dans aucune des minutes ultérieures de la loge.

A la mort de Burke, en 1797, le Scientific Magazine et Freemason’s Repository, consacra plusieurs pages à retracer la vie du philosophe[13]. Une biographie très détaillée parut dans les numéros de mai, octobre et novembre. On n’y trouve aucune allusion à une quelconque appartenance de Burke à une loge maçonnique. Cependant, cela non plus n’est pas une preuve car les magazines maçonniques étaient généralement fort discrets au sujet des membres des loges. En effet, un an plus tard, de semblables articles sont consacrés à Wilkes, sans la moindre allusion à ses diverses affiliations à des sociétés de l’époque, pas plus à celle des maçons qu’à celle de la Sublime Société des Beefsteaks , des Bucks , de l’Ancienne Famille des Sangsues (Ancient Family of Leeches), dont Wilkes aurait pourtant fait partie…[14]On peut cependant remarquer le ton fort critique de l’auteur de l’article sur Burke. De façon générale, en bon franc-maçon soucieux d’apparaître comme sage et mesuré, cet auteur déplore les excès du philosophe.

 Il est significatif que Burke ait été si souvent associé à la franc-maçonnerie. Il est certain qu’il eut connaissance des loges,  ne serait ce que par l’intermédiaire du plus grand adversaire de l’Ordre à l’époque, le Jésuite Barruel qu’il semble avoir hébergé pendant la Révolution française[15]. Par bien des aspects, la pensée de Burke pouvait plaire à la franc-maçonnerie de l’époque. Cependant elle avait également de quoi la choquer.  Confronter le propos de Burke et le discours maçonnique permet de mettre à jour un certain nombre de convergences et de divergences.

 

Les convergences.

 

Lorsque la Grande Loge d’Angleterre voit le jour en 1717, le contexte religieux et politique semble apaisé. La Glorieuse révolution a mis en place un système de monarchie parlementaire qui fera l’admiration de Montesquieu, et accordé aux Dissidents de l’Eglise d’Angleterre  la liberté de culte, à défaut des droits civiques. Les premières loges rassemblent dans un cadre assez exceptionnel des hommes de confessions différentes, ceux qui ont prêté serment au roi et à l‘Eglise d’Angleterre mais également ces dissenters qui viennent d’obtenir la liberté de culte. Des Huguenots exilés, tels le Révérend Théophile Désaguliers jouent un rôle de premier plan dans la nouvelle Grande Loge. Le Révérend Anderson, presbytérien écossais, rédige les Constitutions qui portent son nom et qui serviront de référence à plusieurs générations de maçons, même si peu nombreux furent ceux qui prirent la peine de les lire. On a parfois affirmé que les premiers maçons étaient « déistes », adeptes d’une religion naturelle. Ils étaient surtout tolérants envers les dissenters, tout nouvellement émancipés.  Tout au long du siècle, jusqu’au début de la Révolution française, qui marque un réel tournant  pour les Grandes Loges tout comme pour les autres institutions britanniques, les maçons prônent une religion tolérante, latitudinaire, dans le sillage de la Royal Society et de son président Newton. De très nombreux membres de la Royal Society sont francs-maçons. Peu à peu cependant, les liens entre l’Eglise officielle et les Grandes Loges se resserrent. Ainsi, dès 1758 la Grande Loge d’Ecosse a créé un nouvel office au sein de sa direction, celui de Grand Chapelain. La Grande Loge d’Angleterre nomme son premier Grand Chapelain en 1776, juste avant d’inaugurer son très prestigieux local, qui lui procure une forte  visibilité parmi les institutions du Royaume, Freemasons’Hall, à Londres. Lorsqu’en 1813 « Anciens » et « Modernes » se rassemblent dans une seule Grande Loge, ils ne jugent pas bon de faire l’économie d’un Grand Chapelain, ils gardent les deux ! Il s’agit du Révérend Edward Barry (ex Grand chapelain des « Anciens » et du Révérend Lucas Coghlan (ex Grand Chapelain des Modernes). Naturellement, tous les Grands Chapelains appartenaient  à l’Eglise Etablie.

 De père protestant et de mère catholique, Burke est également enclin à une certaine tolérance religieuse, surtout envers les catholiques, mais dans une certaine mesure également envers les dissenters. En 1772, il refuse cependant de soutenir la Feathers Tavern Petition en faveur des dissenters[16]. La tolérance religieuse de Burke a les mêmes limites que celle des maçons britanniques : Burke et les Grandes Loges tirent prétexte du fait que certains dissenters anti-trinitaristes, tels que les Aryens ou les Sociniens, soutiennent la Révolution française, et  peuvent donc être associés aux radicals, à ceux que l’on nommera les « Jabobins britanniques », pour proclamer leur attachement indéfectible à l’Eglise Etablie d’Angleterre à l’exclusion de toute autre religion. La tolérance des maçons envers les dissidents, tout comme celle dont fait preuve Burke, est d’ordre purement philosophique. Elle ne s’accommode d’aucun compromis politique. Mise à l’épreuve de la Révolution française, cette tolérance disparaît. Ni Burke ni les francs-maçons n’étendent le concept de tolérance religieuse à l’athéisme. L’article I des Constitutions d’Anderson exclut des loges « l’athée stupide et le libertin irréligieux »[17]. Burke a lui aussi des mots très durs pour les philosophes français qu’il traite d’athées et rend coupable de la persécution du clergé[18].

On trouve chez les francs-maçons anglais le  même goût pour la tradition que chez Burke. Il est significatif qu’ils aient voulu se doter d’une constitution, et surtout  s’inventer une histoire, afin d’enraciner l’Ordre dans une tradition ancienne et donc respectable. En effet, les Constitutions d’Anderson sont précédées d’un long récit, qui tient évidemment davantage de la légende que de l’histoire. Afin de rattacher les maçons du dix-huitème siècle à la lignée du roi Salomon, Anderson ne recule devant aucune péripétie. La fonction de ce récit historique fantaisiste est du reste purement symbolique : il s’agit uniquement de prouver l’ancienneté et donc l’honorabilité de l’institution. On retrouve chez Burke la même défense de ce qu’il nomme la « constitution » anglaise. A ses yeux également , la constitution  signifie une sorte de patrimoine, héritage des temps les plus reculés, qui n’a pas été affecté par les troubles politiques des temps modernes, et qui pérennise ainsi l’ordre établi : « Our Constitution is a prescriptive constitution whose sole authority is that it has existed time out of mind [19]. » C’est au nom de cette notion de « prescription » que Burke justifie la propriété des aristocrates, indépendamment de la façon dont elle a été acquise, contrairement à Paine.

Comme les maçons de son époque, Burke a souvent recours à la métaphore de la construction,  sinon du temple. Il reproche aux dirigeants français ne n’avoir pas su préserver les fondations de leur édifice, de ne pas connaître leur métier, de ne pas  savoir manier les outils : « Your politicians do not understand their trade ; and therefore they sell their tools. [20]»  Pareil langage aurait très bien pu être tenu par les francs-maçons anglais qui se référaient aux anciens maçons de métier, ces bâtisseurs de cathédrales qu’ils nommaient « opératifs ». Les « Anciens Devoirs » de ces  maçons « opératifs » parlent tous de l’art du métier de maçon. Tout au long du XVIIIe siècle,  et de nos jours encore, la franc-maçonnerie est souvent désignée de façon métonymique par l’expression « The Craft » qui implique à la fois un art et un métier. Burke va jusqu’à utiliser un terme cher aux maçons, celui de « landmark »[21] que l’on peut également associer à un autre concept qu’il affectionne, celui de « prejudice ». Pour les francs-maçons anglais, le terme de « landmark » désigne les principes considérés comme inviolables, qui ne sauraient être enfreints sous aucun prétexte, tels que l’obligation de croire au « Grand Architecte de l’Univers », l’impossibilité d’initier des femmes , des infirmes ou des esclaves… De même, pour Burke, le « préjugé » au sens où il l’entend renvoie au respect de certains principes qu’il sacralise véritablement,  tels que l’ aristocratie  qualifiée de « naturelle », la propriété et bien entendu la religion.

Burke condamne la Révolution française dès ses balbutiements, alors que les Grandes Loges britanniques attendront quelques années. Les journaux maçonniques de l’époque, tels que  The Sentimental and Masonic Magazine, The Freemason’s Magazine, devenu The Scientific Magazine and  Freemasons’Repository [22], se réfèrent très souvent à Edmund Burke. Les maçons britanniques ont lu Burke et ont très largement adopté ses vues, son anti-jacobinisme et sa francophobie. Paradoxalement, par leur conservatisme et leur anti-jacobinisme, ils iront jusqu’à se rapprocher des conceptions de Barruel, le pourfendeur de la franc-maçonnerie française, et sans doute l’ami de Burke. L’amitié de Burke et de Barruel, ou du moins la sympathie qu’ils semblent avoir éprouvé l’un pour l’autre, a fait couler beaucoup d’encre. Comment ces deux hommes ont-ils pu se rencontrer ? Barruel affirme dans ses Mémoires que Burke l’a aimablement hébergé à son domicile après qu’il ait dû fuir la France : « dès la première année de l’émigration, honoré des bontés de Burke… », écrit-il, reconnaissant [23].  De plus, dans l’édition de 1818 de ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, le Jésuite  se targue du soutien de Burke, qui lui a adressé une lettre de félicitations, le 1er mai 1797, à l’occasion de la publication de son ouvrage.[24] Il n’est pas indifférent que Barruel ait épargné les maçons anglais, établissant une distinction très nette entre leur comportement et celui des maçons français. Burke n’aurait pas eu besoin d’intercéder en  faveur des loges anglaises. Ces dernières savaient marquer leur différence et faire preuve de suffisamment de francophobie pour se laver de tout soupçon de sympathie révolutionnaire. Si Burke devait apporter son soutien aux Vendéens, certaines loges britanniques encouragèrent les Volunteers. Ainsi, la loge de Red Lion  Street à Wapping aurait-elle créé sa propre association pour entraîner ses membres au maniement des armes, contre une éventuelle invasion française, selon le Scientific Magazine[25]. Le même magazine cite un autre exemple de « patriotisme », celui de la loge Unanimity de Wakefield . Cette dernière condamne officiellement la Révolution française en des termes plus fades mais tout aussi forts que  ceux de Burke :

 

« That lastly, most emphatically and unreservedly, we do desire to be understood as “hating with a perfect hatred » all treasonable and revolutionary practices. And so solemnly deprecate that impious and atheistical system which now desolates Europe, and which will, if it continues to gain ground, not only disappoint the exalted ends and purposes of the Craft, but also do away the fear and love of the Supreme Being, and root out the moral and social virtues from the heart and souls of men[26]”.

 

Tour à tour, toutes les Grandes Loges britanniques sortent de leur réserve habituelle pour condamner ouvertement la Révolution française. Le comte de Moira, au nom de la Grande Loge d’Angleterre, proclame l’attachement de la franc-maçonnerie à l’ordre établi, condamne  tous les révolutionnaires et rappelle que plusieurs membres de la famille royale honorent les loges de leur présence[27].

            Les maçons américains ont surtout retenu de l’action d’ Edmund Burke son soutien aux colonies américaines. Ils ont été plus sensibles aux deux célèbres discours sur l’Amérique qu’aux Reflections. Alors que Burke s’était contenté  de critiquer ce qu’il considérait comme des mesures économiques maladroites de la part de George III, il est considéré comme le défenseur des libertés des colons par ce maçon qui écrit un article à la gloire du philosophe, à l’aube de la seconde guerre mondiale . L’auteur intitule son article « What the World owes to Edmund Burke »,  et va jusqu’à affirmer que le philosophe fut reçu maçon en bonne et due forme “in due, ancient and ample form », qu’il fut à la fois l’ami de Voltaire, de Pope, de Swift et de Johnson… visiblement sans grand égard pour la chronologie. Il conclut en disant que les maçons américains devraient honorer davantage la mémoire de Burke. Il manie l’hyperbole,   voue presque un culte de la personnalité au philosophe :

 

« In every state of these United States there should be at least one lodge of the Masonic Institution named in honor of Edmund Burke, the friend of the United Colonies in the war of 1775-1783. His picture should grace the walls of every schoolroom in the Western World.[28]

 

Que Burke ait été influencé par la franc-maçonnerie est assez peu probable,  en revanche qu’il ait lui même séduit les maçons par ses idées ne fait aucun doute.

 

Les divergences.

 

Toutefois, la rhétorique souvent excessive de Burke avait de quoi choquer des maçons britanniques soucieux d’apparaître comme sages et modérés en tout point.

Par plusieurs aspects, les conceptions esthétiques de Burke diffèrent de celles des francs-maçons. De façon assez abstraite, les maçons spéculent sur la géométrie. Géométrie et maçonnerie ne font qu’un pour ce maçon qui prononce un discours devant la Stewards’Lodge de Londres :

 

« Geometry is beyond doubt the basis of masonry. Geometry, so dominated, is classically derived from the Greek…the earth…and to measure…As profane history makes Tubal-Cain otherwise Vulcan, the first king and founder of Egypt, and of its famous capital Memphis, he consequently was the first practical builder, and master of work, and the first carried into operation the speculative use of Geometry. From this time, Geometry and Masonry were so incorporated, as to become necessary dependents(sic)on one another[29].”

 

Les maçons  sont épris de l’esprit de mesure, au sens géométrique comme au sens figuré. L’harmonie, l’équilibre et la beauté sont les critères essentiels. Il est probable que l’édification de Freemasons’Hall ne répondit pas aux critères esthétiques décrits par Burke dans son essai, A Philosophical Enquiry into the Origin of our Ideas of the Sublime and Beautiful[30]. Les conceptions de Burke avaient de quoi déranger les esprits prudents, épris avant tout de proportions et  de lignes droites . Les maçons du XVIIIe siècle avaient  parfois tendance à confondre le volumineux  et le sublime. Burke au contraire critiquait les œuvres d’art qui n’étaient imposantes que par leurs dimensions :

 

“Designs that are vast only by their dimensions, are always the sign of common and low imagination ; no work of art can be great, but as it deceives ; to be otherwise is the prerogative of nature only”[31].

 

Burke distingue le beau du sublime, la mesure de la démesure, sans prendre parti pour l’un ou pour l’autre. Pourtant, il ne peut cacher son admiration pour le sublime, et donc, implicitement sa fascination pour la démesure :

 

« …the sublime and beautiful are built on principles very different and …their affections are as different : the great has terror for its basis ; which when it is modified, causes that emotion in the mind, which I have called astonishment ; the beautiful is founded on more positive pleasure, and excites in the soul that feeling which is called love.[32] »

 

Lui-même cède à la démesure, vers la fin de sa vie, pour condamner tout compromis avec les révolutionnaires français. Certes les maçons condamnent aussi les Jacobins, mais de façon beaucoup plus sobre. S’ils ont pu être séduits par les Reflections on the Revolution in France, ils est plus douteux qu’ils aient lu et apprécié les Letters on a Regicide Peace . Le propos outrancier et guerrier  avait de quoi choquer les francs-maçons. En effet, Burke se prononce clairement contre la paix d’Amiens, et incite le gouvernement britannique à se battre jusqu’au bout contre les « régicides », c’est-à-dire, à ses yeux les Jacobins. Certes les journaux maçonniques de l’époque, et en particulier le Sentimental and Masonic Magazine, se sont répandus en récits plus larmoyants les uns que les autres sur la mort du roi et de Marie-Antoinette, allant jusqu’à montrer le roi Louis XVI près de l’échafaud dans une posture qui fait penser à celle du compagnon maçon[33]. Cependant, en règle générale, les maçons ont eu tendance à déplorer les effets néfastes de la guerre. A notre connaissance, ils n’ont jamais clairement incité le gouvernement britannique à reprendre les hostilités contre la France.

Avant de recevoir une pension du roi à la fin de sa vie, Burke a critiqué ce qu’il considérait comme un excès de pouvoir royal. En 1782, l’Establishment Act qu’il a contribué à faire voter limite considérablement les privilèges du roi . Burke ose critiquer les abus royaux. Il a une vision très moderne des partis, préférant les différences clairement affichées aux factions qui opèrent dans l’ombre. Sans être lui-même aristocrate, Burke croit en une « aristocratie naturelle » , garante des valeurs morales de la nation. Certes ce dernier aspect ne pouvait en rien gêner les francs-maçons. Cependant lorsqu’il oppose les intérêts des aristocrates aux prérogatives royales, lorsqu’il ridiculise le gaspillage financier dû aux  dépenses inconsidérées de la monarchie [34], ou bien même lorsqu’il évoque les maladresses de George III dans les colonies d’Amérique,  tout cela n’est pas du goût des maçons désireux de garder un profil bas en politique et de s’attirer les faveurs des princes. Les deux Grandes Loges anglaises, la « Moderne » et l’ « Ancienne » prennent en effet soin de choisir pour Grands Maîtres deux princes royaux, le duc de Sussex et le duc de Kent, faisant ainsi en sorte que l’union maçonnique devienne une affaire de famille, entre frères de sang royal. Grâce à ces nobles appuis, les maçons échapperont aux rigueurs du Combination Act et garderont la liberté de se réunir, moyennant quelques aménagements très mineurs[35]. Avec les friendly societies, les loges seront en effet les seules associations autorisées à poursuivre leurs activités pendant les guerres napoléoniennes.

 

 

Tout homme politique, tout philosophe, avait connaissance de l’existence des loges maçonniques, institutions respectables et liées très étroitement à la royauté, tout particulièrement à la fin du XVIIIe siècle. Burke rencontra très certainement plusieurs maçons, ne serait-ce que Wilkes, qu’il l’ait ou non côtoyé en loge. De là à affirmer qu’il était lui-même franc-maçon, il n’y a certes qu’un pas. La prudence empêche cependant de s’engager sur cette voie.

Il est surprenant, que, sauf erreur de notre part, Burke n’ait pas fait une seule allusion à la franc-maçonnerie dans son abondante correspondance s’il fut réellement franc-maçon. Cependant  cela non plus ne saurait constituer une preuve. On avancera en effet que James Boswell resta quant à lui très discret dans ses écrits alors qu’il fut Grand Maître adjoint de la Grande Loge d’Ecosse… Le fait que le nom « Burke » apparaisse une seule fois dans les minutes de la Jerusalem Lodge, sans mention du prénom, n’est pas probant. Le doute subsiste donc. Quelle que soit la frustration du chercheur, force est de constater que la lumière ne peut être faite, à ce jour du moins. La seule certitude est que le discours anti-jacobin de Burke trouva un écho favorable chez les francs-maçons, tant qu’il leur sembla servir l’Eglise établie, la royauté et l’aristocratie. La forte personnalité de Burke avait cependant de quoi les inquiéter. L’auteur de la chronique nécrologique parue dans le Sentimental et Masonic Magazine exprime une certaine réserve à l’égard de Burke, lui  reproche un esprit partisan et, en somme, semble  déplorer que le philosophe n’ait pas été plus soucieux de plaire au genre humain,

 

 

« Who, born for the universe, narrow’d his mind,

And to party gave up what was meant for mankind.”

 

Ce maçon aurait-il parlé ainsi d’un “frère”?  Les maçons de l’époque n’étaient pas tous aussi universalistes que prétendait l’être l’auteur de ces vers. Beaucoup auraient péché par excès de patriotisme, tout comme Burke…



[1] John Hamill&Robert Gilbert, Freemasonry, a Celebration of the Craft, Foreword by HRM The Duke of Kent (London: Mackenzie, 1992, p.228.

[2]  Geo W Baird, “Great Men who were Masons, Edmund Burke”, in The Builder( Oct. 1923) p.304.

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Published by Cecile Revauger - dans revaugercecile
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