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Texte libre

 

Cécile Révauger,
Professeur des Universités,
UFR d’anglais,
Université Michel de Montaigne

 

Je suis née à Bordeaux en 1955, j’ai fait mes études secondaires au lycée François Magendie de Bordeaux et supérieures à l’Université de Bordeaux III.  Le concours des IPES qui existait alors (pré-recrutement au métier de professeur dans l’enseignement secondaire) m’a permis de vivre dans un relatif confort mes années d’étudiante. J’ai  été reçue aux concours du CAPES et de l’agrégation  en 1977. Enseignante dans un collège d’Argenteuil, puis dans divers collèges et lycées des régions lyonnaise et grenobloise, j’ai  soutenu une thèse de troisième cycle en 1983  sur le conte oriental en Angleterre, ce qui m’a permis d’être recrutée comme professeur agrégé à l’Université Stendhal-Grenoble III en 1985, puis comme maître de conférences dans cette même université en 1987. Mes recherches sur le XVIIIe siècle anglais m’ont incitée à étudier la franc-maçonnerie, née à l’époque des Lumières, de Locke et de Newton. En 1984, il fallait pour cela relever un triple défi : d’une part il s’agissait d’un domaine  largement inexploré par la communauté universitaire et qui semblait donc un peu ésotérique et suspect, d’autre part les archives maçonniques n’étaient pas aussi disponibles qu’elles le sont aujourd’hui, les Grandes Loges anglo-saxonnes faisant à l’époque preuve d’une certaine réserve à l’égard des recherches ayant un caractère public, enfin le chercheur en question était une femme…une bizarrerie pour la plupart des spécialistes britanniques et américains de la franc-maçonnerie … alors qu’aujourd’hui les bibliothèques maçonniques m’ouvrent largement leurs portes et que  les conservateurs font preuve de la plus grande bienveillance à mon égard, comme à l’égard de tous les chercheurs, pourvu que leur travail soit réellement scientifique.

Une bourse Fulbright de la Commission franco-américaine m’a permis d’effectuer des recherches dans les bibliothèques  de Boston et de Washington DC, sans oublier celle de Cedar Rapids, Iowa. Située au cœur du pays du maïs, elle aida sans nul doute son fondateur à tromper l’ennui et rassemble l’une des plus vastes collection d’archives maçonniques . Je pus ainsi rédiger ma thèse d’Etat, « La franc-maçonnerie en Grande –Bretagne et aux Etats-Unis au XVIIIè siècle : 1717-1813 », soutenue à l’Université de Bordeaux III en 1987, sous la direction de Régis Ritz.  Je publiai une version abrégée de cette thèse aux Editions EDIMAF en 1990. Depuis, j’ai publié de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie, un ouvrage sur les «  Anciens et les Modernes » (, c'est-à-dire  les deux Grandes Loges rivales d’Angleterre, et un livre sur la franc-maçonnerie noire aux Etats-Unis, « Noirs et francs-maçons » (2003). J’ai écrit cet ouvrage grâce à l’obtention d’une seconde bourse de recherche Fulbright qui m’a permis de travailler sur les archives des Grandes Loges noires de Prince Hall à New York et Washington DC. J’ai été nommé professeur des universités en 1990.

J’ai  mené de front recherche et enseignement, comme la plupart des universitaires français. En bonne dix-huitiémiste, je me suis toujours un peu considérée comme citoyenne du monde, et à défaut de pouvoir le sillonner autant que je désirais, j’ai trouvé beaucoup de vertus à la mobilité universitaire…j’ai donc successivement occupé des postes à l’Université de Grenoble (Stendhal-Grenoble III), de Provence (Aix-Marseille I), des Antilles et de la Guyane (en Martinique) avant de rejoindre mon Université-mère, si je puis dire, l’Université de Bordeaux III. Chaque poste m’a apporté un grand nombre de satisfactions et seul l’impérieux besoin de découvrir de nouveaux  horizons a motivé chaque  départ.  A Grenoble, j’ai occupé un poste dit « double-timbre », à l’époque des premiers IUFM, c'est-à-dire que j’enseignais à l’Université tout en exerçant les fonctions de directrice adjointe de cet IUFM pionnier, ouvert à la collaboration avec les universitaires. Ce fut une expérience enrichissante, qui me permit de lancer un certain nombre de programmes de coopération internationale et de côtoyer des milieux  sociaux variés,  des cultures professionnelles  diverses, enseignants du secondaire, anciens directeurs d’écoles normales, corps d’inspection. J’y ai acquis, je pense, quelques qualités de diplomate, à une époque, bien sûr révolue, où pédagogues fondamentalistes et universitaires récalcitrants s’affrontaient allègrement.

 Aujourd’hui je fais partie du CIBEL de Bordeaux, le Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières, dirigé par Jean Mondot. Mes recherches actuelles, outre la franc-maçonnerie, sont consacrées aux  Lumières et  à l’historiographie des Lumières,  ainsi qu’à l’histoire de la Caraïbe anglophone,  de l’époque des sociétés de plantation à l’abolition de l’esclavage.  J’anime des séminaires de master, dirige des thèses sur le dix-huitième siècle britannique et sur la Caraïbe anglophone des XVIII  et XIXe siècles.

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Prof. Cécile Révauger

English studies

Michel de Montaigne Bordeaux III University

 

I was born in Bordeaux and was a student at Bordeaux University. I passed the “agregation”  in 1977. I first taught in secondary schools, before registering a thesis on the oriental tale in 18th century . After defending this thesis I started my academic career at Grenoble University. I switched from the oriental tale to Masonic studies as I developed a particular  interest in the 18th century and considered that Masonic lodges could only emerge in the wake of the Enlightenment. At the time studying masonry was a real challenge, first because the academic community was a bit suspicious of the validity of masonry as a scientific field to be explored as it was such an unusual subject, second because Masonic libraries themselves were suspicious and not used to giving public access to their sources, and last but not least because I was a woman, a rarity on Masonic premises  and therefore a strange scholar…Today things have totally changed of course and the curators and staff  of the main Masonic libraries in Britain and the States are extremely helpful. A Fulbright award allowed me to spend a lot of time working on Masonic archives in Boston, Washington DC and Cedar rapids, Iowa: in corn country providing such a huge  collection is  no small feat! The library of the Grand Lodge of Iowa is one of the largest Masonic libraries in the world. I defended my PHd dissertation in 1987, entitled: “ 18th century Freemasonry in and the ”. An abridged version was published  in 1990. I have produced several articles on Freemasonry since. I was appointed “professeur des Universités” in 1990. I obtained a second Fulbright Award in 1999 , which allowed me to work in New York and Washington DC libraries and write a book on black freemasonry in , Noirs et francs-maçons, published in 2003.

As a true 18th century  specialist, I have always considered myself as a “citizen of the world” and although I could not explore the world as much as I wanted to, I did my best and seized all the opportunities to apply for various positions.  This does not mean that I was unhappy with my work but simply wanted to discover a little more each time... This explains why I successively occupied academic positions at Grenoble Unversity, Université de Provence, Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) before  coming back to Bordeaux, my home town and university. As most French scholars I have always combined teaching and research activities.

I am now a member of CIBEL (Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières), the research centre chaired by Jean Mondot at Bordeaux University.  I  teach seminars at master level and I am currently supervising theses on 18th century and in Caribbean studies.

My current research is devoted to freemasonry, the Enlightenment and the historiography of the Enlightenment as well as Caribbean eighteenth and nineteenth century studies.

29 décembre 2005 4 29 /12 /décembre /2005 17:48

Cécile Révauger

 

 

 

Franc-maçonnes, les Américaines de l’Eastern Star ?

 

Eastern Star, Amarante, Héroines de Jéricho…

 

 

Les Américaines travaillent-elles entre l’équerre et le compas ? Hormis les femmes appartenant aux  rares loges mixtes, affiliées au Droit Humain, ou bien  à l’American Federation of Human Rights ou bien encore aux loges féminines rattachées à la Grande Loge Féminine Belge  (la GLFF a longtemps été présente à New York mais ne l’est plus), aucune Américaine n’osera se proclamer franc-maçonne. Ce serait faire une véritable déclaration de guerre aux Grandes Loges américaines, qui refusent catégoriquement de considérer la femme comme initiable. Cependant, les Américaines sont fières de revendiquer leur appartenance à l’Eastern Star, « l’organisation fraternelle la plus grande du monde »[1], mégalomanie US oblige.

Si les Américaines de l’Eastern Star n’ont pas le titre de franc-maçonnes, peut être en ont-elles les caractéristiques ? Un rapide examen de leur histoire et de leurs activités montre qu’il n’en est rien. Malgré le caractère tout à fait estimable et respectable de cette association, l’Eastern Star ne ressemble aucunement aux obédiences féminines ou mixtes telles que nous les connaissons en France et dans certains pays d’Europe.

 

1-     Historique : une organisation pensée par les hommes et pour les hommes.

 

Ce ne sont pas les femmes, mais les hommes qui prirent l’initiative de créer l’Eastern Star. Trois maçons marquent son histoire, Rob Morris, Robert Macoy et William D.Eagle. Directeur du Kentucky Freemason, et auteur d’ouvrages sur la franc-maçonnerie, Rob Morris crée l’ordre de l’Eastern Star en 1854. Charité bien ordonnée exige, il commence par initier sa femme et ses deux filles au nouveau rite, inspiré d’un rituel  d’adoption français du XVIIIe siècle. En 1854, il affirmait avoir admis plus de trois mille femmes aux mystères de l’Eastern Star. Certains ont nié l’origine française du rituel, et tenté de lui trouver une filiation purement américaine, mais sans preuve.[2] Lorsque Morris décida d’effectuer un pèlerinage en Egypte sur les traces du roi Salomon, il passa la main à  Macoy qui prit la tête de l’Eastern Star et créa trois degrés distincts, l’Eastern Star, le Queen of the South et l’Amaranth.[3] C’est à lui que l’on doit l’organisation en « chapitres ». Enfin, Willis D.Eagle fonda en 1876 le Grand Chapitre National, donnant ainsi un caractère fédéral à l’Eastern Star. Engle était un ecclésiastique, membre de l’Eglise épiscopalienne, sans doute l’Eglise protestante la plus élitiste aux Etats-Unis.

C’est Rob Morris qui choisit le symbole de l’Etoile d’Orient et qui l’explicita ainsi, dans un ouvrage qu’il avait publié en 1865, The Rosary of the Eastern Star :

 

« [4]La théorie de l’ensemble de ce sujet est exposée succinctement dans mon Rosaire de l’Etoile d’Orient, publié en 1865 : je voulus choisir parmi les anciens écrits cinq femmes de premier plan, illustrant chacune une vertu maçonnique, et les adopter au principes de la maçonnerie :

-1- La fille de Jephté, illustre le respect à la force du vœu qui lie ceux qui le prononcent,

-2-Ruth illustre la dévotion aux principes religieux,

-3- Esther illustre la fidélité aux parents et aux amis,

-4-Marthe, illustre la foi inébranlable à l’heure des épreuves,

-5-Electa, illustre la patience et la soumission dans l’adversité. »

 

Albert Pike, le célèbre maçon blanc américain, plus tolérant envers les femmes qu’envers les Noirs[5], mais fort condescendant,  définissait ainsi les objectifs de l’Eastern Star :

 

« Nos frères, nos sœurs, nos épouses et nos filles ne peuvent pas, il est vrai, être admises à partager les grands mystères de la franc-maçonnerie, mais il n’y a aucune raison qu’il n’existe pas une maçonnerie pour elles, qui ne leur permette pas seulement de se faire connaître des maçons et donc d’obtenir assistance et protection, mais également, en agissant de concert, en se reconnaissant des obligations mutuelles, de participer dans une certaine mesure aux grands travaux de maçonnerie par leur œuvre charitable et leur travail pour faire progresser l’humanité . »[6]

 

 

Le Grand Chapitre National de l’Eastern Star est dirigé par un Grand Patron et une Grand Matron. Notons une légère évolution : du temps de Macoy le Grand Patron détenait la première place dans la hiérarchie des Grands Officiers, à partir de 1884, ce sera la Grand Matron. Chaque Etat est doté d’un Grand Chapitre, organisé selon le même mode. Ce mode d’organisation ressemble fort à celui des loges d’adoption à la française, au XVIIIe siècle : les sœurs ne pouvaient se réunir en dehors de la présence des frères, et la loge avait une direction mixte. Cependant, les loges d’adoption avaient au moins pour but de permettre aux femmes d’accéder aux secrets de la franc-maçonnerie, même si le rituel était spécifique. En revanche, les loges de l’Eastern Star semblent bien avoir été créées pour augmenter le rayonnement des frères, leur permettre de mieux exercer la charité et  faire connaître leur action auprès du grand public.

L’Eastern Star n’est pas perçue comme une organisation maçonnique mais comme une association « fraternelle ». Ne peuvent en faire partie que les maçons, et leurs proches  parentes : au départ, uniquement les épouses, mères et filles. Aujourd’hui, la liste est un peu plus longue : outre ces dernières on trouve les petites filles, arrière petites filles,  nièces, petites nièces, et même les belles mères ! Bien entendu, cela reste une affaire de famille. Tant pis pour la femme qui de sa propre initiative voudrait rejoindre  cette association « fraternelle ». Fraternelle oui, mais au sens purement familial, toujours par rapport à l’homme.

 Sur son  site internet, l’association revendique un million de membres dans le monde, dont neuf cent mille environ aux Etats-Unis. Ce chiffre semble pourtant un peu optimiste. En effet les maçons américains blancs  sont aujourd’hui moins de deux millions ( trois cent mille environ pour les maçons noirs de Prince Hall). Les effectifs les plus importants se trouvent dans les Etats du Sud, c’est à dire dans les Etats les plus conservateurs, et aussi les plus racistes : 536 chapitres au Texas contre 9 dans le District of Columbia (celui de Washington, qui est majoritairement une ville noire). L’Eastern Star compte également quelques chapitres en dehors des Etats-Unis : 118.

 

L’organisation de l’Amarante est très semblable. Au départ, elle avait été conçue par Macoy comme un degré supérieur, un troisième degré, après le Queen of the South, qui quant à lui disparut totalement au début du XXe siècle. Il était donc nécessaire d’appartenir à l’Eastern Star pour prétendre accéder au degré supérieur de l’Amarante. Depuis 1921, l’Amarante est devenue une organisation autonome, considérée comme plus prestigieuse que l’Eastern Star. On ignore tout de ses effectifs et de son importance réelle. En revanche, ces remarques ne s’appliquent qu’aux organisations blanches car l’Eastern Star « noire » a gardé un lien structurel avec l’Amarante, noire également.

Les membres de l’Eastern Star ont calqué leur attitude sur celles des Grandes Loges américaines blanches. Tout au long du XIXe siècle et durant la majeure partie du XXe, les francs-maçons américains blancs ont refusé de considérer les Noirs comme initiables. Jusqu’en 1989 aucune Grande Loge blanche ne reconnaissait la franc-maçonnerie noire de Prince Hall, malgré quelques tentatives isolées et vite réprimées. Aujourd’hui, 36 des 51 Grandes Loges blanches reconnaissent la Grande Loge de Prince Hall de leur Etat.  De même, les hommes et les femmes de l’Eastern Star se sont regroupés dans des associations identiques mais séparées. Aujourd’hui encore il y a deux Eastern Star, la blanche et la noire. Dans certains Etats, les chapitres blancs de l’Eastern Star reconnaissent leurs homologues noirs, dans d’autres non. Généralement les chapitres de l’Eastern Star adoptent exactement la même attitude que les Grandes Loges de leur Etat en matière de diplomatie et donc de reconnaissance.

Les Héros et Héroines de Jericho ont une structure et un comportement semblables : il s’agit d’une organisation mixte, réservée à des  maçons de hauts grades, ceux du Royal Arch, ainsi qu’à leurs épouses et qu’à leurs filles. Cette association , qui ne souffre évidemment aucune comparaison avec l’Eastern Star d’un point de vue numérique, existe également chez les Noirs, mais demeure là encore bien distincte.

 

 

2-      Des chantiers au service des frères.

 

Qu’ils soient blancs ou noirs, les chapitres de l’Eastern Star ont des activités très semblables. Au début du XXe siècle  il se mettent souvent au service d’une loge en particulier, pour aider les frères, organiser des repas, des kermesses, rendre visite à des institutions charitables.

Pendant la première guerre mondiale, le président du  Comforts Committee, un comité d’aide aux soldats, lui même membre de l’Eastern Star de New York,  envoie de la part de la Grand Matron une lettre à tous les officiers et membres de l’Eastern Star, pour leur demander de soutenir l’effort de guerre, de venir en aide aux soldats et marins et  d’envoyer des dons. Il   renvoie les sœurs à leurs aiguilles :

 

«  Tricotez ! Tricotez ! tricotez !

Toujours et partout en toute saison, pendant les vacances alors que le thermomètre indique plus de 30°, afin que nos fils puissent avoir chaud quand il fera moins de zéro. On a besoin d’ouvrières et de fonds. Formez un cercle de tricoteuses dans votre chapitre avec les membres et les sympathisants. On vous fournira la laine. Versez votre contribution, petite ou grande, au Fonds pour la Laine. Les époux des membres du cercle, et celles qui ne tricotent pas pourront payer la laine pour celles qui tricotent. »[7]

 

Cela était fort bien  organisé : les sœurs devaient toutes se mettre au tricot.  Celles qui seraient vraiment incompétentes pourraient verser leur obole pour payer la laine. Il en irait de même pour les membres masculins.

 

 

Bien que la branche noire de l’Eastern Star et des Héroïnes de Jéricho soit généralement très semblable aux organisations blanches équivalentes, on note quelques exceptions. Les associations noires ont parfois adopté une démarche militante, et témoigné une volonté d’aider les Noirs  dans leur lutte contre les discriminations dont ils étaient victimes dans la société américaine. Ainsi, pour qui sait lire entre les lignes, au-delà de son aspect un peu grandiloquent et comique, cette chanson des Héroines de Jéricho laisse entrevoir le combat mené par les membres de l’association  dans les années 1920. Bien que les enjeux du combat ne soient pas explicites, il est clair qu’il s’agit d’aider les femmes de cette association à prendre leur place dans la société malgré les difficultés du contexte, en particulier dans le Sud. L’auteur de la chanson insiste bien sur le nombre impressionnant de femmes actives dans le Texas, l’un des Etats les plus racistes, de nos jours encore. De même que pour les loges de Prince Hall, c’est dans ces Etats du Sud que les effectifs sont les plus importants. Il semblerait que l’existence d’associations maçonniques ou dans la mouvance maçonnique, corresponde à un besoin réel d’affirmer une présence effective et de soutenir ainsi les Noirs américains:

 

« Nous sommes les Héroïnes de Jéricho

Les femmes parents de maçons, savez-vous,

Nous sommes les Héroïnes de Jéricho,

Nous sommes inébranlables.

 

Refrain :

Nous sommes, nous sommes inébranlables,

Nous sommes, nous sommes inébranlables

Tels le rocher de Gibraltar,

Nous sommes inébranlables.

 

En voyageant à travers notre pays,

Nous formons des bandes loyales ;

Nous sommes les Héroïnes de Jéricho,

Nous sommes inébranlables.

 

A plus de quatre mille sur le sol texan,

Nous déploierons la bannière de la justice,

Nous sommes les Héroïnes de Jéricho,

Nous sommes inébranlables.

 

Si votre idéal moral est juste ,

Venez nous aider dans ce combat,

Nous sommes les Héroïnes de Jéricho,

Nous sommes inébranlables…[8] »

A la même époque, une Grand Matron  de l’Eastern Star noire, Joe Brown, dans son discours de 1924 à l’intention des Grandes Officières, appelle les femmes à se mobiliser en tant qu’électrices pour faire adopter la loi contre le lynchage:

 

« Loin de moi l’idée de faire entrer notre Ordre sur la scène politique, mais aujourd’hui il faut inciter les femmes à utiliser partout où elles le peuvent leur droit de vote et lorsqu’elles votent à faire élire des hommes et des femmes qui protègeront les intérêts de notre groupe et ceux du public en général dans les assemblées législatives locales et fédérales et ainsi nous pourrons mettre un terme à la situation actuelle, le Congrès fédéral n’étant pas parvenu lors des deux dernières sessions parlementaires à faire voter la loi Dyer contre le lynchage car, comme l’ont déclaré eux-mêmes les Sénateurs, il n’y a eu aucune mobilisation pour cette loi chez les électeurs.[9] »

 

On a du mal à croire que le lynchage était encore une pratique assez courante dans les Etats du Sud, bien après l’abolition de l’ esclavage, et c’était pourtant le cas. Les femmes noires ont joué un rôle appréciable dans leur communauté, tout comme les maçons de l’Eastern Star. Les chapitres de l’Eastern Star, comme les Grandes Loges noires de Prince Hall ont eu des liens privilégiés avec le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) fondé par le franc-maçon Du Bois . Cette  association  s’est battue pour les droits civiques des Noirs américains et  existe de nos jours encore.

Ces quelques exemples sont cependant isolés. Dans l’ensemble, les membres de l’Eastern Star sont restés très discrets et n’ont pas réellement  pris part aux combats de société. Les femmes, blanches ou noires, dans leurs organisations respectives, ont surtout aidé les frères dans leur action charitable, en oeuvrant pour des hôpitaux ou des maisons de retraite, par exemple.

 

3-      Evolutions récentes.

 

Proportionnellement l’Eastern Star noire semble avoir moins souffert de la chute d’effectifs que son homologue blanc. En 1999, selon la Grand Matron de  New York, le chapitre noir  de l’Eastern Star de cet Etat comptait approximativement 3000 membres, pour environ 5000 frères de Prince Hall.[10] Cela signifie que la plupart des frères de Prince Hall sollicitaient un membre de leur famille pour l’Eastern Star. Williamson, officier de Prince Hall, et collectionneur qui a rassemblé un fonds d’archives très vaste sur Prince Hall, s’est toujours refusé à considérer l’Eastern Star comme une organisation maçonnique. Sa position a prévalu ; elle est toujours considérée comme une association amie, fournissant un travail complémentaire à celui des frères, mais en aucune façon maçonnique .

Il en est de même pour tous les chapitres de l’Eastern Star, quelle que soit leur couleur. Aujourd’hui l’Eastern Star, qui a établi son quartier général à Washington DC,  dispose d’un site internet, qui propose aux personnes intéressées de se faire connaître, à condition bien entendu qu’elles soient parentes de francs-maçons. Le but de l’Ordre est ainsi défini : « un Ordre dédié à la charité, la vérité et l’amour du prochain. »

Le Grand Chapitre proclame son  patriotisme :

 

« L’Ordre est t il patriote et démocratique ?

Oui, les membres doivent s’engager à œuvrer pour le bien de leur pays.[11] »

 

Il accepte toutes les religions mais exige une croyance en un « Etre Suprême ». Comme toutes les Grandes Loges américaines, il tolère toutes les sectes et religions, mais  exclut les athées, ce qui compromet sérieusement la liberté de conscience.

 

Toutes les organisations acceptant des femmes et  reconnues par les Grandes Loges américaines sont donc considérées comme des associations fraternelles et charitables, mais jamais comme maçonniques. Elles sont de toute façon encore réservées aux parentes, plus ou moins proches, des francs-maçons. Ainsi, le recrutement est indirectement mais entièrement contrôlé par les Grandes Loges masculines. De loin les plus importantes numériquement, elles donnent l’image d’institutions charitables,  placées au service de ces Grandes Loges.

En terme d’effectifs, les loges mixtes ou strictement féminines ne peuvent soutenir la comparaison. Elles sont considérées comme irrégulières par les maçons américains. La franc-maçonnerie mixte semble elle-même fort divisée aujourd’hui, entre d’une part le Droit Humain , dont le siège est aujourd’hui en Californie, et d’autre part l’American Federation of Human Rights, dont le siège est à Larksbur, au Colorado. Un procès a même opposé les deux branches de la franc-maçonnerie mixte au sujet de la propriété des prestigieux locaux situés à Larksbur.

La  loge Universalis de New York, affiliée à la Grande Loge Féminine belge, adopte les mêmes principes que ceux de la Grande Loge Féminine de France. Les travaux ont lieu en anglais et en français, ce qui permet aux sœurs françaises et américaines une parfaite communication. Elle représente un îlot de liberté au sein d’une société qui aujourd’hui encore nie totalement aux femmes la possibilité de devenir francs-maçonnes.



[1] Voir site de l’Eastern Star, www.easternstar.org, page d’introduction, descriptif de l’organisation.

[2] Voir l’article de Paul Rich, qui fait le point sur cette question des origines du rituel: “ Recovering a Rite : the Amaranth, Queen of the Star and the Eastern Star”, in Heredom, The Transactions of the Scottish Rite Research Society, vol.6, 1997, p.219-234

[3] Le second semble avoir disparu assez rapidement du paysage maçonnique, sauf dans la branche de l’Eastern Star rattachée aux Grandes Loges de Prince Hall. En effet, cette dernière est demeurée autonome et a conservé la distinction originellement établie par Macoy.

 

[4] Rob Morris, cité par Albert Mackey, Revised Encyclopedia of Freemasonry( 1946;  Macoy, 9th ed 1966),I,308.Lire également Andrée Buisine, La Franc-Maçonnerie anglosaxonne et les femmes (Paris: Trédaniel, 1995) p.182-201

[5] On sait qu’Albert Pike, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Sud du Rite Ecossais,  appartint au Ku Klux Klan et milita toute sa vie contre la reconnaissance des francs-maçons noirs. Voir Cécile Révauger, Noirs et Francs-maçons, EDIMAF, 2003.

[6] Albert Pike, cité  par  Albert Mackey, in  Revised Encyclopedia of Freemasonry, p.203.

[7] Circulaire du 11 février 1918, adressée à tous les chapitres de l’Eastern Star de l’Etat de New York, Williamson Fund, (Schomburg Centre) : KNIT, KNIT, KNIT at all times, in all places, in all seasons, in vacation time while the mercury is in the nineties,  that our boys may be warm in a temperature below zero. Workers and funds are required. Form a Knitting Circle in your Chapter of its members and their friends. Wool will be supplied. Contribute to the Wool Fund, be it much or little. The male relatives of members and those who do not knit may pay for the wool for those who do.

[8] Heroines of Jericho.

We are the Heroines of Jericho,

The female relatives of Masons, you know;

We are the Heroines of Jericho,

We shall not be moved.

 

Chorus:

We shall, we shall not be moved,

We shall, we shall not be moved,

Like the rock of Gibraltar,

We shall not be moved.

 

More than fourteen thousand on Texas soil,

The banner for rights we will unfurl,

We are the Heroines of Jericho,

We shall not be moved…

Fonds Henry Albro Williamson, 1831-1965, chanson non datée, probablement des années vingt, Schomburg Center, NY.

 

 

[9] Joe Brown , citée par E.L.Davies, The Story of the Illinois Federation of Colored Women’s Club, Iowa, The Bystander Press, 1925, p.174

[10] Ce chiffre m’a été donné oralement lors de ma visite au temple de Harlem en avril 1999.

[11]  Is the Order patriotic and democratic ? – Yes, Members are taught an allegiance to preserve the good of their country. Site web de l’Eastern Star : www.easternstar.org

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Published by Cecile Revauger - dans revaugercecile
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