Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Texte libre

 

Cécile Révauger,
Professeur des Universités,
UFR d’anglais,
Université Michel de Montaigne

 

Je suis née à Bordeaux en 1955, j’ai fait mes études secondaires au lycée François Magendie de Bordeaux et supérieures à l’Université de Bordeaux III.  Le concours des IPES qui existait alors (pré-recrutement au métier de professeur dans l’enseignement secondaire) m’a permis de vivre dans un relatif confort mes années d’étudiante. J’ai  été reçue aux concours du CAPES et de l’agrégation  en 1977. Enseignante dans un collège d’Argenteuil, puis dans divers collèges et lycées des régions lyonnaise et grenobloise, j’ai  soutenu une thèse de troisième cycle en 1983  sur le conte oriental en Angleterre, ce qui m’a permis d’être recrutée comme professeur agrégé à l’Université Stendhal-Grenoble III en 1985, puis comme maître de conférences dans cette même université en 1987. Mes recherches sur le XVIIIe siècle anglais m’ont incitée à étudier la franc-maçonnerie, née à l’époque des Lumières, de Locke et de Newton. En 1984, il fallait pour cela relever un triple défi : d’une part il s’agissait d’un domaine  largement inexploré par la communauté universitaire et qui semblait donc un peu ésotérique et suspect, d’autre part les archives maçonniques n’étaient pas aussi disponibles qu’elles le sont aujourd’hui, les Grandes Loges anglo-saxonnes faisant à l’époque preuve d’une certaine réserve à l’égard des recherches ayant un caractère public, enfin le chercheur en question était une femme…une bizarrerie pour la plupart des spécialistes britanniques et américains de la franc-maçonnerie … alors qu’aujourd’hui les bibliothèques maçonniques m’ouvrent largement leurs portes et que  les conservateurs font preuve de la plus grande bienveillance à mon égard, comme à l’égard de tous les chercheurs, pourvu que leur travail soit réellement scientifique.

Une bourse Fulbright de la Commission franco-américaine m’a permis d’effectuer des recherches dans les bibliothèques  de Boston et de Washington DC, sans oublier celle de Cedar Rapids, Iowa. Située au cœur du pays du maïs, elle aida sans nul doute son fondateur à tromper l’ennui et rassemble l’une des plus vastes collection d’archives maçonniques . Je pus ainsi rédiger ma thèse d’Etat, « La franc-maçonnerie en Grande –Bretagne et aux Etats-Unis au XVIIIè siècle : 1717-1813 », soutenue à l’Université de Bordeaux III en 1987, sous la direction de Régis Ritz.  Je publiai une version abrégée de cette thèse aux Editions EDIMAF en 1990. Depuis, j’ai publié de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie, un ouvrage sur les «  Anciens et les Modernes » (, c'est-à-dire  les deux Grandes Loges rivales d’Angleterre, et un livre sur la franc-maçonnerie noire aux Etats-Unis, « Noirs et francs-maçons » (2003). J’ai écrit cet ouvrage grâce à l’obtention d’une seconde bourse de recherche Fulbright qui m’a permis de travailler sur les archives des Grandes Loges noires de Prince Hall à New York et Washington DC. J’ai été nommé professeur des universités en 1990.

J’ai  mené de front recherche et enseignement, comme la plupart des universitaires français. En bonne dix-huitiémiste, je me suis toujours un peu considérée comme citoyenne du monde, et à défaut de pouvoir le sillonner autant que je désirais, j’ai trouvé beaucoup de vertus à la mobilité universitaire…j’ai donc successivement occupé des postes à l’Université de Grenoble (Stendhal-Grenoble III), de Provence (Aix-Marseille I), des Antilles et de la Guyane (en Martinique) avant de rejoindre mon Université-mère, si je puis dire, l’Université de Bordeaux III. Chaque poste m’a apporté un grand nombre de satisfactions et seul l’impérieux besoin de découvrir de nouveaux  horizons a motivé chaque  départ.  A Grenoble, j’ai occupé un poste dit « double-timbre », à l’époque des premiers IUFM, c'est-à-dire que j’enseignais à l’Université tout en exerçant les fonctions de directrice adjointe de cet IUFM pionnier, ouvert à la collaboration avec les universitaires. Ce fut une expérience enrichissante, qui me permit de lancer un certain nombre de programmes de coopération internationale et de côtoyer des milieux  sociaux variés,  des cultures professionnelles  diverses, enseignants du secondaire, anciens directeurs d’écoles normales, corps d’inspection. J’y ai acquis, je pense, quelques qualités de diplomate, à une époque, bien sûr révolue, où pédagogues fondamentalistes et universitaires récalcitrants s’affrontaient allègrement.

 Aujourd’hui je fais partie du CIBEL de Bordeaux, le Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières, dirigé par Jean Mondot. Mes recherches actuelles, outre la franc-maçonnerie, sont consacrées aux  Lumières et  à l’historiographie des Lumières,  ainsi qu’à l’histoire de la Caraïbe anglophone,  de l’époque des sociétés de plantation à l’abolition de l’esclavage.  J’anime des séminaires de master, dirige des thèses sur le dix-huitième siècle britannique et sur la Caraïbe anglophone des XVIII  et XIXe siècles.

Recherche

Texte libre

Prof. Cécile Révauger

English studies

Michel de Montaigne Bordeaux III University

 

I was born in Bordeaux and was a student at Bordeaux University. I passed the “agregation”  in 1977. I first taught in secondary schools, before registering a thesis on the oriental tale in 18th century . After defending this thesis I started my academic career at Grenoble University. I switched from the oriental tale to Masonic studies as I developed a particular  interest in the 18th century and considered that Masonic lodges could only emerge in the wake of the Enlightenment. At the time studying masonry was a real challenge, first because the academic community was a bit suspicious of the validity of masonry as a scientific field to be explored as it was such an unusual subject, second because Masonic libraries themselves were suspicious and not used to giving public access to their sources, and last but not least because I was a woman, a rarity on Masonic premises  and therefore a strange scholar…Today things have totally changed of course and the curators and staff  of the main Masonic libraries in Britain and the States are extremely helpful. A Fulbright award allowed me to spend a lot of time working on Masonic archives in Boston, Washington DC and Cedar rapids, Iowa: in corn country providing such a huge  collection is  no small feat! The library of the Grand Lodge of Iowa is one of the largest Masonic libraries in the world. I defended my PHd dissertation in 1987, entitled: “ 18th century Freemasonry in and the ”. An abridged version was published  in 1990. I have produced several articles on Freemasonry since. I was appointed “professeur des Universités” in 1990. I obtained a second Fulbright Award in 1999 , which allowed me to work in New York and Washington DC libraries and write a book on black freemasonry in , Noirs et francs-maçons, published in 2003.

As a true 18th century  specialist, I have always considered myself as a “citizen of the world” and although I could not explore the world as much as I wanted to, I did my best and seized all the opportunities to apply for various positions.  This does not mean that I was unhappy with my work but simply wanted to discover a little more each time... This explains why I successively occupied academic positions at Grenoble Unversity, Université de Provence, Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) before  coming back to Bordeaux, my home town and university. As most French scholars I have always combined teaching and research activities.

I am now a member of CIBEL (Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières), the research centre chaired by Jean Mondot at Bordeaux University.  I  teach seminars at master level and I am currently supervising theses on 18th century and in Caribbean studies.

My current research is devoted to freemasonry, the Enlightenment and the historiography of the Enlightenment as well as Caribbean eighteenth and nineteenth century studies.

31 décembre 2005 6 31 /12 /décembre /2005 18:40

Les francs-maçons de Prince Hall

 des acteurs du champ social

Cécile Révauger,

Université Michel Montaigne (Bordeaux III)

 

Je voudrais ici m'attacher aux obédiences spécifiquement noires, dites Grandes Loges de Prince Hall, qui prirent leur essor aux Etats Unis à la fin du XVIIIe siècle. Ceci ne signifie pas que ces obédiences soient exclusivement réservées aux frères noirs, mais qu'elles se sont créées dans un contexte de ségrégation raciale et qu'elles continuent à revendiquer leur identité afro-américaine de nos jours encore. La première loge de Prince Hall à la Caraïbe fut créée à la Barbade en 1965. Aujourd’hui il existe des loges de Prince Hall au Guyana, à Ste Lucie, à Antigue, à St Martin, et en Martinique, la loge Fraternité des Caraïbes, toutes regroupées au sein de la Grande Loge de Prince Hall des Caraïbes , créée en 1993, et qui regroupe environ 350 maçons.

A titre purement indicatif, les francs-maçons de Prince Hall (américains et antillais) seraient environ 300 000 aujourd’hui, ceux des Grandes Loges blanches environ deux millions et demi, contre quatre millions dans les années quatre-vingt. La franc-maçonnerie noire américaine a subi la même baisse d'effectifs que les autres Grands Loges américaines. Cependant la franc-maçonnerie joue encore un rôle important dans la communauté noire américaine, et en particulier dans les classes moyennes.

Ce n'est pas à un historique des Grandes Loges de Prince Hall qu’il convient de se livrer ici car ce serait beaucoup trop long et peut être aussi un peu fastidieux. Beaucoup d'encre a déjà coulé,    de nombreuses polémiques ont déjà eu cours au sujet des origines précises de Prince Hall, le père fondateur, en particulier à propos de sa date et de son lieu de naissance ainsi qu'à propos de la parfaite régularité ou non de la première loge, African Lodge , qui  a vu le jour vers 1775 à Boston. Encore faudrait il s'entendre sur le concept de régularité, qui semble bien subjectif et qui en nous semble pas essentiel.  De fait, une charte a bien été accordée à l'African Lodge par la Grande Loge d'Angleterre en 1787[1] . Depuis ce jour les loges n'ont cessé de se développer, et les francs-maçons qui en ont font partie ont joué un rôle actif dans la société de leur époque. C'est bien cet aspect qui sera étudié dans le cadre de la présente  étude, car les francs-maçons de Prince Hall sont bien des acteurs du champ social.

Le symbolisme et la pratique du rituel constituent certes une part importante des travaux des maçons, mais ce n'est pas ce volet qui sera étudié ici, car les maçons de Prince Hall en particulier ne se sont jamais contentés d'un cheminement intérieur mais ont toujours joué un rôle dans la société, bien que de façon discrète.

Ce n'est pas uniquement en termes de charité, mais également de solidarité qu’il convient de raisonner, ce n'est pas non plus exclusivement en termes d'aide financière, mais également en termes de conceptions morales et philosophiques. C'est pourquoi l'implication des Grandes Loges de Prince Hall dans le champ social sera examinée dans trois domaines,  la santé,  l'éducation et  le travail. Naturellement toutes les aires géographiques ne pourront être couvertes.  Seront privilégiés les  Etats-Unis et, dans une plus faible mesure,  la Barbade.

1- Action menée dans le secteur de la santé.

A une époque où aucune couverture médicale n'existait, pas plus aux Etats Unis qu'en Europe, toute entraide dans le domaine de la santé s'avérait précieuse. On sait qu'en Ecosse au XVIIIe siècle, plusieurs loges de maçons opératifs s'étaient dotées d'une structure spéciale, les.friendlv societies, ou sociétés d'entraide mutuelle, chargées d'apporter une aide aux frères en cas de maladie ou de perte subite d'emploi, et à leurs veuves en cas de décès. Les francs-maçons de Prince Hall ont adopté une démarche semblable au XIXe siècle, soit en venant directement en aide à leurs membres grâce au tronc de bienfaisance de leur loge, soit en encourageant des sociétés d'entraide mutuelle, qui n'avaient pas un caractère strictement maçonnique mais qui regroupaient de nombreux frères, tels que les Oddfellows, une structure mixte qui comptait à la fois des Blancs et des Noirs. Certaines loges, telles que la Celestial Lodge n° °3 de New York active de 1826 à 1951, s'étaient dotées de structures spécifiques, véritables sociétés de type mutualiste pour leurs membres.

L'action des loges de Prince Hall n'est pas exclusivement tournée vers les membres de l'obédience. Ainsi en 1793 on trouve un exemple précis de solidarité étendue à l'ensemble de la population. En Pennsylvanie, le Grand Maître Absalom Jones et quelques uns de ses frères, des Noirs libres, s'occupèrent des patients atteints de fièvre jaune lors de l'épidémie qui frappa leur région et plusieurs loges noires firent de même.[2]

Les maçons de Prince Hall ont toujours fait preuve de générosité à l'égard de populations sinistrées. Ainsi en 1923 les archives de la Celestial Lodge n °3        de New York mentionnent un don de $10, somme qui à l'époque était significative, aux habitants du Japon à la suite d'un tremblement de terre. Plus récemment, à la Barbade, en 1996, le Grand Maître de la Grande loge de Prince Hall  présenta un chèque de $3000 au ministre de l'agriculture pour venir en aide aux victimes des inondations de Weston.[3]

Dans les Etats où les loges ont été suffisamment nombreuses, les maçons ont créé leurs propres institutions de santé. C'est surtout vrai des loges blanches, généralement plus riches financièrement. C'est également vrai à notre époque de la Grande Loge Prince Hall de New York qui a fondé sa propre maison de retraite à coté de son Temple, au coeur de Harlem.

Le plus souvent cependant les loges apportent leur soutien à des organismes de santé existants, faisant ainsi bénéficier de leur aide l'ensemble de la population, et non les seuls francs-maçons ou leurs proches. Les quatre loges actuelles de la Barbade prennent régulièrement en charge des enfants d'un orphelinat et d'un centre pour handicapés, en organisant des sorties, des goûters de Noël, des remises de cadeaux et autres activités. De plus la Grande Loge de la Caraïbe effectue régulièrement des dons à l'intention des deux hôpitaux de la Barbade, et des orphelinats. Enfin elle s'occupe même de prévention puisqu'elle organise une fois par an une Health Fair, exposition gratuite ouverte au public barbadien, où sont invités tous les professionnels de la santé, des organismes tels que la Croix Rouge et des conférenciers, et où des stands informent le public de la prévention en matière de santé, des questions de diététique ...etc. L'exposition la plus récente a été organisée en 1999. Dans le secteur de la santé on peut donc affirmer que charité bien ordonnée commence par soi-même certes, mais que les francs-maçons de Prince Hall sortent très facilement des enceintes de leurs loges.

2- L'éducation, au coeur des préoccupations des maçons de Prince Hall.

L'éducation a toujours été au coeur des préoccupations des maçons de Prince Hall. Elle est centrale dans les textes que l'on peut considérer comme fondateurs, les deux discours de Prince Hall de 1792 et de 1797, prononcés en tant que vénérable à l'intention de ses frères d'African Lodge. Le maçon a pour devoir de s'éduquer et d'éduquer les autres. Prince Hall part d'un constat : au Massachusetts et dans les autres Etats les Noirs n'ont pas eu accès à l'éducation. Cependant il recommande aux maçons de sa loge de résister, et ce dans un premier temps à travers la réflexion :

Although you are deprived of the means of éducation, yet you are not deprived of the means of meditation...

Bien que vous soyez privés de l'accès à l'éducation, vous n'êtes pas privés de l'accès à la meditation...[4]

Les maçons ont le devoir d'assurer à leurs enfants l'éducation qu'ils n'ont pas eue personnellement et d'encourager la création d'écoles pour les Noirs. Il cite l'exemple de Philadelphie où une école spécifique a vu le jour:

But in the mean time, let us lay by our recreations, and all superfluities, so that we may have that to educate our rising generation, which was spent in those follies. Make you this beginning , and who knows but God may raise up some friend or body of friends, as he did in Philadelphia, to open a school for the blacks here, as that friendly city has done there....

En attendant, sachons renoncer à tous nos divertissements, à tout ce qui est superflu, afin que nous ayons le loisir d'éduquer la génération montante, au lieu de gaspiller notre temps et le sien. Prenez cette initiative et qui sait si Dieu ne trouvera pas un ami ou un groupe d'amis, comme il l'a fait à Philadelphie, pour ouvrir une école pour les Noirs, comme cette ville sympathique a su le faire ...[5]

Prince Hall ne se contenta pas de bonnes paroles. Dès 1796 il saisissait les autorités de Boston d'une demande de création d'école à l'intention des enfants noirs. Cette école vit effectivement le jour sous son impulsion en 1800 à Boston.

Prince Hall fit école, si l'on peut dire, puisqu' à sa suite, plusieurs francs-maçons de Prince Hall jouèrent un rôle de premier plan dans le secteur éducatif. Prince Saunders, également membre d'African Lodge, la loge même de Prince Hall, fonda la "Belles Lettres Society" et, après avoir rencontré le célèbre antiesclavagiste anglais, Wilberforce, mit en place un système éducatif à Haïti. Citons également John Peterson, qui fut le premier instituteur noir à New York et qui officia dans une école pour enfants noirs, entre 1855 et 1858, ou encore Don Carlos Bassett, qui dirigea l'Institute for Colored Youth in Philadelphia, en 1869 et exerça ensuite les fonctions de consul de Haïti, sans oublier des éducateurs dans les Etats du Sud, tel que le Grand Maître Norris Wright Cuney, au Texas.[6] Les deux maçons de Prince Hall les plus célèbres dans le secteur éducatif sont sans nul doute Booker T.Washington et William Edward Du Bois, qui ont d'ailleurs eu quelques désaccords. Booker T Washington et William Edward Du Bois furent tous deux créés maçons au vu de leur action "profane", "made Freemasons on sight ", ce qui est significatif. Les francs-maçons de Prince Hall furent sensibles à leur action dans la Cité et leur accordèrent ainsi une reconnaissance spontanée. Ils les prièrent de rejoindre leurs rangs, un peu comme la célèbre Loge des Neuf Sœurs avait sollicité Voltaire en son temps au vu de ses écrits philosophiques. Le Premier Ministre de la Barbade, Errol Wallon Barrow, fut lui aussi créé maçon au vu de son action politique, "mason on sight", par la Grande Loge de Prince Hall de la Caraïbe. Le fait que Booker T. Washington et William Edward Du Bois aient été sollicités par les Grandes Loges est particulièrement significatif. Il montre l'importance accordée à l'éducation par les maçons de Prince Hall.

La carrière de Booker T.Washington mérite que l'on s'y attarde car elle est révélatrice de la conception des pionniers de l'éducation et, à mon sens également, de celle des maçons de Prince Hall qui voulurent reconnaître ses mérites en lui conférant l'appartenance à leur obédience. Nous connaissons mieux la pensée et l'action de cet homme grâce à son autobiographie, Up from Slavery, publiée en 1901, qui est  un récit de sa carrière d'éducateur.[7]

 

Booker T.Washington, né esclave sur une plantation de Virginie, affranchi à la fin de la guerre de Sécession, à l'âge de neuf ans, explique que les enfants de son âge ont pu soudain "accéder au paradis", pour citer son expression et être enfin scolarisés, du moins en théorie. La scolarisation des enfants noirs était d'autant plus essentielle qu'aucun parent de cette génération ne savait lire ni écrire et n'était donc en mesure de les aider. Le désir d'éducation était si fort que les enfants acceptaient de travailler le jour et de suivre des cours le soir. Booker T.Washington raconte que pour se faire admettre à l'Institut Agricole de Hampton en Virginie, institut créé à l'intention des Noirs les plus pauvres, il accepta de balayer l'établissement puis de servir de portier, afin d'être dispensé des frais de pensionnat. Si Booker T.Washington ne faisait sans doute pas figure d'exception dans sa soif d'études, il joua cependant un rôle assez exceptionnel en tant qu'éducateur. Après s'être lui-même éduqué à grand peine, il décida de consacrer sa vie à l'éducation des Noirs. Pour ce faire il eut l'ambition de créer un établissement qui aurait un tel renom que le président des Etats Unis en personne lui rendrait hommage. C'est ce qui se produisit en effet, lorsqu'en 1898 le président McKinley rendit visite à Tuskegee, l'établissement fondé par Booker T.Washington dix sept ans plus tôt. Il se trouve que le président Mc Kinley était franc-maçon, tout comme Booker T.Washington. Un an plus tard ce président devait prononcer un discours à l'intention des maçons blancs pour fêter le centenaire d'un autre président maçon, qui en d'autres temps et d'autres lieux avait employé un grand nombre d'esclaves sur sa plantation, George Washington. Le président Mc Kinley sut reconnaître le travail de son frère, Booker T.Washington et l'encouragea à plusieurs reprises à prendre la parole devant des assemblées d'hommes d'affaires blancs. Si l'on songe à l'importance que Prince Hall lui même accordait à l'éducation des enfants noirs, on comprend la véritable mission dont se sentait investi Booker T.Washington. Que la franc-maçonnerie ait influencé ses conceptions éducatives, ou que ses conceptions éducatives aient plu aux maçons à tel point que ceux ci voulurent exprimer leur gratitude en conférant à Booker T.Washington la qualité de maçon, est dans le fond indifférent. Ce qui importe est le point de convergence entre les conceptions de ce pédagogue militant et celle des francs-maçons de Prince Hall. L'éducation ne devait pas se limiter à un enseignement livresque, mais devait être totale, "education of the hand, head and heart" ("éducation de la main, de la tête et du coeur"). [8] Education manuelle et intellectuelle devaient aller de pair. Dans le contexte post esclavagiste, il était nécessaire de reprendre en main -l'éducation des enfants. La fondation Tuskegee dont Booker T WAshington avait la charge était  mixte et de façon assez remarquable pour l'époque, ne semble pas avoir dispensé un enseignement différent aux garçons et aux filles. Tout élève de Tuskegee devait recevoir une formation professionnelle, "learn some industry" parallèlement à l'enseignement plus traditionnel.[9] Il était particulièrement important de donner une qualification aux élèves afin de leur permettre de trouver un emploi. Booker T.Washington, comme les francs-maçons de Prince Hall, aidait ainsi les Noirs à s'insérer dans le milieu professionnel, et de ce fait à progresser  sur la voie de l'émancipation. Pour ce faire il fallait relever une gageure, celle de réhabiliter la notion de travail.

Paradoxalement, c'est un autre franc-maçon de Prince Hall, William Edward Burghardt Du Bois, qui critiqua le plus vigoureusement les conceptions éducatives de Booker T.Washington. Né libre, au Massachusetts, Du Bois,  contrairement à Booker T.Washington, put bénéficier d'une éducation dans un établissement public et suivre des études universitaires. Diplômé de Harvard, (Washington le fut également, mais en guise de reconnaissance de son expérience professionnelle), Du Bois fut professeur d'histoire, d'économie et de sociologie à l'Université d'Atlanta, et apprit donc lui aussi à bien connaître le Sud des Etats-Unis. Contrairement à Booker T.Washington qui consacra toute sa vie exclusivement à l'éducation, Du Bois fut également un militant politique. Fondateur du NAACP, (National Association for the Advancement of Colored People) , il reprocha à  Booker T.Washington de ne pas assez politiser le débat, de faire trop de concessions aux hommes d'affaires du sud, de ne pas lier suffisamment la lutte pour l'éducation des Noirs à celle pour les droits civiques. Il critiqua surtout le compromis d'Atlanta, par lequel Washington avait accepté de renoncer à certains droits civiques, en particulier au droit de vote, en échange de garanties économiques qui devraient être accordées par les hommes d'affaires du Sud , selon la formule célèbre mais pour le moins ambiguë :

In all things purely social, we can be as seperate as the five fingers, and yet one as the hand in all things essential to mutual progress.

Pour tout ce qui est purement social, nous pouvons être aussi séparés que les cinq doigts de la main, mais pour tout ce qui est essentiel à l'avancement des uns et des autres, nous devons être unis comme la main. [10]

D'autre part, tout en reconnaissant à la fondation Tuskegee des mérites, Du Bois refusait de limiter l'éducation des Noirs à une formation professionnelle. Lui même de formation universitaire, il souhaitait que les jeunes Noirs aient accès à l'enseignement supérieur. Il rejetait ce qu'il considérait comme une éducation au rabais, l'acquisition d'un savoir-faire plutôt que d'un savoir. De façon très moderne, il insistait sur la nécessité de former les enseignants, y compris les enseignants des écoles professionnelles telles que Tuskegee, en leur proposant des savoirs fondamentaux. Le savoir était réellement perçu comme libérateur car  dépourvu d'a-priori racial. Avec humour, Du Bois déclarait :

I sit with Shakespeare and he winces not...

Lorsque je suis en compagnie de Shakespeare, celui-ci n'y voit aucun inconvénient ...[11]

Comme Booker T. Washington, Du Bois condamnait les méfaits de l'esclavage sans pour autant inciter les Noirs à être vindicatifs. S'il croyait au devoir de mémoire, il recommandait aux hommes et aux femmes de son époque de se tourner vers l'avenir plutôt que de se complaire de façon malsaine dans le passé. Comme Washington encore, il pensait que l'éducation devait jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre les préjugés raciaux :

When truth shall have come into her own, through the media of education, the color line will be swept into oblivion of a dark and disgraceful past.

Lorsque la vérité aura repris ses droits, grâce à l'éducation, la ligne de partage ente les Blancs et les Noirs sera reléguée dans un passé sombre et honteux. [12]

En bons républicains Washington et Du Bois souscrivaient aux trois valeurs également chères aux francs-maçons : liberté, égalité, fraternité. Que les Grandes Loges de Prince Hall aient choisi de leur conférer à tous deux la qualité de maçon montre bien qu'ils partageaient les mêmes valeurs humanistes, par delà leurs différences.

Plus tard des loges de Prince Hall devaient encourager la formation professionnelle de leurs membres,et donc faciliter leur insertion dans le monde du travail, par des actions spécifiques en faveur des maçons, comme ce fut le cas de la Celestial Lodge n °3 de New York qui fonda une école pour ses membres, la Craftsmens School, active de 1905 à 1947.[13]

De nos jours, plusieurs loges de Prince Hall offrent des bourses d'études pour permettre aux enfants de leurs membres mais parfois aussi à d'autres étudiants de suivre des études universitaires. Citons au moins deux cas précis, celui de la loge de Brooklyn qui remet très officiellement chaque année un chèque à un nouvel étudiant lors de la cérémonie de rentrée universitaire et celui des loges de la Barbade. J'ai eu récemment le plaisir de rencontrer un maçon dont le fils avait bénéficié d'une bourse accordée dans le cadre de l'Austin Belle Junior Memorial Scholarship Fund, association qui existe depuis 1993 et qui octroie régulièrement des bourses universitaires pour une durée de trois ans à des enfants de maçons. A ce jour, quatre bourses ont déjà été accordées. Cette initiative fut prise par Austin Belle et son épouse, à la suite du décès accidentel de leur fils. Toutes les loges de la Barbade alimentent aujourd'hui ce fonds bien que la loge n° l en soit spécifiquement responsable. Ce ne sont là que deux exemples parmi d'autres. De nombreuses loges des Etats-Unis financent des opérations semblables.

3- La valorisation du travail et l'aide à l'insertion professionnelle.

Les loges de Prince Hall ont à coeur d'encourager l'éducation de leurs membres et de leurs proches afin de leur permettre de s'insérer dans le monde professionnel. Il existe également des structures facilitant la circulation d'information pour la recherche d'un emploi ou bien des comités d'aide aux chômeurs. Dans les annales de la Celestial Lodge n °3 de New York, déjà citée, mention est faite pour l'année 1931 d'un versement de $50 .00 de cette loge en faveur d'un comité de soutien aux chômeurs, The Emergency Unemployment Relief Committee.[14] De telles initiatives ne sont cependant pas spécifiques aux loges de Prince Hall, les exemples abondant de par le monde, quelles que soient les obédiences. Cependant les loges de Prince Hall ont toujours porté une attention particulière au domaine de l'éducation , peut être de façon plus marquée que les autres obédiences, même si les comparaisons sont toujours risquées en la matière.

D'autre part les loges de Prince Hall  semblent avoir contribué de façon très significative à la revalorisation du travail dans les mentalités. Cela est dû à la conjonction de deux phénomènes, à savoir le rôle joué historiquement par les maçons de Prince Hall dans la lutte contre l'esclavage et pour l'émancipation des Noirs d'une part, et l'apport philosophique spécifique de la franc-maçonnerie d'autre part.

Parmi tous les méfaits de l'esclavage il faut prendre en compte la connotation négative du travail chez les nouveaux affranchis. Si le travail signifiait déjà un instrument de torture chez les Romains, il fut bien considéré comme synonyme d'oppression par les esclaves. Or, le drame était qu'à la fin de la guerre de Sécession, une fois l'esclavage aboli dans les Etats Unis d'Amérique, le rejet du travail signifiait immanquablement l'exclusion sociale. C'est ce que comprit très bien Booker T.Washington qui entreprit de revaloriser le travail aux yeux de ses élèves. Le travail ne devait plus être conçu comme humiliant pour la personne humaine mais au contraire comme digne. Le travail devait permettre à chacun de regagner confiance en soi :

In our industrial teaching we keep three things in mind : first , that the student shall be so educated that he shall be enabled to meet conditions as they exist now, in the part of the South where he lives - in a word, to be able to do the thing which the world wants done; second, that every student who graduates from the school shall have enough skill, coupled with intelligence and moral character, to enable him to make a living for himself and others; third to send every graduate out feeling and knowing that labour is dignified and beautiful - to make each one labour instead of trying to escape it.

 

Dans notre enseignement professionnel nous avons trois objectifs ; premièrement que l'élève reçoive une éducation qui lui permettra de faire face aux conditions actuelles, dans la partie du Sud des Etats-Unis où il vit, en un mot d'être capable de faire ce dont la société a besoin; deuxièmement, qu' à la sortie de l'école chaque élève ait une qualification qui lui garantira les compétences, l'intelligence et les qualités moralesnécessaires pour qu'il puisse gagner sa vie et subvenir aux besoins de sa famille; troisièmement, que chaque nouveau diplômé ait le sentiment et la conviction que le travail est digne et beau. Il faut que tous aiment le travail au lieu d'essayer d'y échapper.[15]

 

Or Booker T WAshington pouvait affirmer cet objectif avec d'autant plus de force qu'il était lui-même ancien esclave, qu'il luttait pour l'amélioration du statut des Noirs dans le Sud des Etats-Unis et qu'il était franc-maçon. Booker T. Washington affirmait que la notion de travail devait reprendre tout son sens, et ce non seulement dans la population noire mais également dans la population blanche du sud des Etats-Unis qui avait pris de mauvaises habitudes du temps de l'esclavage et perdu tout esprit d'autonomie.[16]

Plusieurs membres de Prince Hall se sont impliqués dans la lutte pour l'abolition. James J.G.Bias, membre de l'African Lodge n°549 de Philadelphie, appartenait également à la Société pour l'Abolition de l'Esclavage de Pennsylvanie et fut fondateur du Comité de Vigilance de Philadelphie en 1838.[17] Lewis Hayden, le Grand Maître de la Grande Loge de Prince Hall de Pennsylvanie, était l'un des dirigeants du Comité de Vigilance de Boston. Lorsqu'en 1863, Lincoln décida de permettre aux Noirs de s'enrôler dans l'armée, le gouverneur du Massachusetts n'eut donc aucun mal à rassembler des volontaires et à constituer ainsi le premier régiment entièrement noir, le 54è régiment. Deux loges militaires de Prince Hall furent actives pendant la guerre de Sécession.

Plusieurs loges de Prince Hall servirent de relais à ce que l'on appelait alors l'Underground Railroad, c'est à dire qu'elles favorisèrent la fuite des esclaves du Sud vers le Nord.

Alors même que les maçons de Prince Hall luttaient pour l'émancipation, ils adhéraient au discours sur le travail de la franc-­maçonnerie. La franc-maçonnerie glorifiait le travail, reflétant ainsi l'éthique protestante des XVIIIe et XIXe siècles, chère au monde anglo-­saxon. Le fondateur, Prince Hall, avait on le sait des amis anglais . Sans doute vécut-il un certain temps en Grande Bretagne, bien que cela n'ait jamais pu être établi avec précision. Il est certain cependant que Prince Hall n'aurait pas eu l'idée de demander une charte à l'Angleterre s'il n'avait pas eu de point d'attache dans le pays de John Locke, et s'il n'avait pas éprouvé une certaine admiration pour la Grande Loge d'Angleterre. Inversement les maçons anglais n'auraient pas pris le risque d'accorder une patente à un total inconnu, et de discréditer la Grande Loge du Prince de Galles, fût-ce pour contrarier les patriotes américains. Il est donc indéniable que Prince Hall et ses amis furent influencés par la philosophie en vigueur dans les loges anglaises, empreinte de l'éthique protestante du travail. Certes cette éthique était marquée historiquement et géographiquement, mais sans que cela puisse heurter par la suite les maçons de Prince Hall, qui s'attachaient à la valeur symbolique, et donc dans une certaine mesure transhistorique et universelle, de la franc-maçonnerie.

De plus la franc-maçonnerie accordait autant de prestige au travail manuel qu'intellectuel. Or les éducateurs tels que Booker T.Washington avaient à coeur de ne jamais séparer ces deux dimensions. Se mettre au service de la société pouvait prendre une connotation positive dès lors que l'homme acquérait au sein de la loge le respect de lui-même et des autres grâce à son propre travail.

 

Les francs-maçons de Prince Hall sont donc bien des acteurs du champ social. Ceci s'est vérifié au cours de l'histoire et c'est encore le cas aujourd'hui. Il est tout à fait symbolique que la veuve de Martin Luther King, Coretta Scott King, ait accepté de préfacer une biographie de Prince Hall, réalisée en 1991 et intitulée de façon significative, Prince Hall, Social Reformer. [18]

On entend parfois dire que la franc-maçonnerie ressemble au Rotary Club ou au Lyons Club. Il est vrai que ces clubs recrutent parfois plus aisément que ne le font les loges maçonniques. Ces affirmations un peu hâtives ne prennent en compte que l'action charitable, en matière de santé et d'éducation. Certes, les francs-maçons n'ont pas le monopole de la bienfaisance dans ces secteurs. Cependant,  la franc-maçonnerie ne se cantonne pas à ces actions. La différence essentielle entre les loges et les clubs relève de l’histoire des mentalités. En matière d'éducation, les maçons de Prince Hall ne se sont pas contentés de donner une aide financière, certes très précieuse, mais ont incité l'ensemble de la population noire à s'éduquer, dans le respect d'eux-mêmes et des autres, à acquérir des connaissances afin de rattraper le retard dû aux circonstances historiques, à progresser dans la société de leur époque. La conception du travail libérateur n'allait pas de soi chez un peuple opprimé par l'esclavage. Or la philosophie maçonnique a su relever ce défi dans les loges de Prince Hall et redonner ses lettres de noblesse au travail, ce qui était particulièrement important pour lutter contre l'exclusion et pour l'émancipation réelle des Noirs.

Les maçons de Prince Hall se sont battus contre les discriminations, en matière sociale comme dans le domaine des droits civiques, mais toujours en s'inspirant des droits de l'homme, en respectant et en voulant faire respecter les principes égalitaires républicains ou ceux de la démocratie parlementaire. A quelques exceptions près, ils ont généralement préféré la logique de l'intégration à celle de la séparation. La franc-maçonnerie a encouragé des valeurs telles que l'autonomie, le respect de soi et des autres, la valorisation du travail. Elle a donc encouragé ses membres à se battre concrètement contre la discrimination raciste, sans pour autant les pousser dans une logique de séparation.

Paradoxalement le problème de la reconnaissance mutuelle entre les Grandes Loges de Prince Hall et les Grandes Loges blanches est loin d'être réglé. Fort heureusement le passage des Constitutions d'Anderson, qui interdisait l'accès au Temple aux esclaves comme aux femmes ne fait plus force de loi que chez quelques maçons irréductibles. C'est au nom du refus d'initier des esclaves que les maçons ont si longtemps refusé de reconnaître comme "frères" les maçons de Prince Hall. Une évolution considérable a eu lieu depuis quelques années dans les rapports entre les Grandes Loges américaines blanches et noires. Alors qu'en 1997, 21 Grandes loges américaines sur 51 reconnaissaient la franc-maçonnerie noire dans leur Etat, ce chiffre est aujourd'hui de 38 sur 51. Treize Grandes Loges américaines, situées essentiellement dans le Sud des Etats-Unis, considèrent encore les Grandes Loges de Prince Hall comme irrégulières. La Grande Loge du Connecticut a été la première à tisser des liens avec les Grandes Loges de Prince Hall de plusieurs Etats, dès 1989. Récemment, les Grandes Loges blanches du Montana (en 1999), du Nevada (en 1999)  de l'Iowa, le 16 septembre 2000,  du Maryland (2003), de l’Oklahoma (2004) ont reconnu  les Grandes Loges de Prince Hall de leur juridiction, c'est-à-­dire de leur Etat.[19]

Notons que les Grandes Loges américaines reconnaissent les Grandes Loges de Prince Hall individuellement, et non pas dans leur ensemble. Ainsi certaines Grandes Loges n'ont de lien qu'avec la Grande Loge de Prince Hall de leur Etat. D'autres telles que celles du Connecticut ou du Nebraska ont des relations avec les Grandes Loges de Prince Hall dans une dizaine ou même une vingtaine d'Etats. De même la Grande Loge Unie d'Angleterre n'accorde pas une reconnaissance automatique à la franc-maçonnerie noire mais uniquement aux Grandes Loges de Prince Hall qui en  font individuellement la demande. Cela n'est pas sans irriter certains maçons de Prince Hall, qui trouvent cette démarche humiliante et préfèrent se passer de la reconnaissance de la Grande Loge Unie d'Angleterre.

Il suffit d'un simple coup d'oeil sur la carte indiquant les liens de reconnaissance mutuelle entre Grandes Loges blanches et noires pour comprendre qu'en dépit des apparences l'Amérique n'a guère évolué depuis la Guerre de Sécession. Les obédiences du Nord des Etats-Unis traitent les frères noirs en égaux, contrairement à celles de plusieurs  Etats du Sud. Le discours multiculturel n'a pas la même signification au Nord et au Sud. S'il revient à affirmer le respect des communautés dans le Nord, en dépit de quelques bavures, dans le Sud il permet surtout de protéger les WASPs (White Anglo Saxon Protestants) en délimitant clairement le territoire de chaque communauté ethnique et en excluant' dans la pratique les indésirables. Le problème ne se pose donc pas en termes spécifiquement maçonniques. Le racisme, puisqu'il ne faut pas avoir peur des mots, imprègne les moeurs d'un grand nombre d'Américains du Sud, francs­-maçons ou non. Il ne fait aucun doute que les mentalités évoluent, dans un contexte difficile. Chaque année une nouvelle Grande Loge franchit le pas, faisant ainsi reculer un peu plus la ligne Mason-Dixon. Treize Grandes Loges américaines doivent encore faire cette démarche pour que soit enfin achevée la Guerre de Sécession, du moins entre les grandes Loges.[20]

 



[1] La charte a sans doute été accordée dès 1784 mais n'est parvenue à la loge qu'en 1787.Voir à ce sujet, Joseph A.Walkes, Black Square and Compass, 200 Years of Prince Hall Freemasonry (New York: Masonic Supply Co, 1979. rpt 1994

 

[2] Loretta J.Williams, Black Freemasonrv and Middle-Class Realities ( Columbia: Univ. of Missouri Press, 1980) p.38

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Cecile Revauger - dans revaugercecile
commenter cet article

commentaires

Articles Récents

Liens