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Texte libre

 

Cécile Révauger,
Professeur des Universités,
UFR d’anglais,
Université Michel de Montaigne

 

Je suis née à Bordeaux en 1955, j’ai fait mes études secondaires au lycée François Magendie de Bordeaux et supérieures à l’Université de Bordeaux III.  Le concours des IPES qui existait alors (pré-recrutement au métier de professeur dans l’enseignement secondaire) m’a permis de vivre dans un relatif confort mes années d’étudiante. J’ai  été reçue aux concours du CAPES et de l’agrégation  en 1977. Enseignante dans un collège d’Argenteuil, puis dans divers collèges et lycées des régions lyonnaise et grenobloise, j’ai  soutenu une thèse de troisième cycle en 1983  sur le conte oriental en Angleterre, ce qui m’a permis d’être recrutée comme professeur agrégé à l’Université Stendhal-Grenoble III en 1985, puis comme maître de conférences dans cette même université en 1987. Mes recherches sur le XVIIIe siècle anglais m’ont incitée à étudier la franc-maçonnerie, née à l’époque des Lumières, de Locke et de Newton. En 1984, il fallait pour cela relever un triple défi : d’une part il s’agissait d’un domaine  largement inexploré par la communauté universitaire et qui semblait donc un peu ésotérique et suspect, d’autre part les archives maçonniques n’étaient pas aussi disponibles qu’elles le sont aujourd’hui, les Grandes Loges anglo-saxonnes faisant à l’époque preuve d’une certaine réserve à l’égard des recherches ayant un caractère public, enfin le chercheur en question était une femme…une bizarrerie pour la plupart des spécialistes britanniques et américains de la franc-maçonnerie … alors qu’aujourd’hui les bibliothèques maçonniques m’ouvrent largement leurs portes et que  les conservateurs font preuve de la plus grande bienveillance à mon égard, comme à l’égard de tous les chercheurs, pourvu que leur travail soit réellement scientifique.

Une bourse Fulbright de la Commission franco-américaine m’a permis d’effectuer des recherches dans les bibliothèques  de Boston et de Washington DC, sans oublier celle de Cedar Rapids, Iowa. Située au cœur du pays du maïs, elle aida sans nul doute son fondateur à tromper l’ennui et rassemble l’une des plus vastes collection d’archives maçonniques . Je pus ainsi rédiger ma thèse d’Etat, « La franc-maçonnerie en Grande –Bretagne et aux Etats-Unis au XVIIIè siècle : 1717-1813 », soutenue à l’Université de Bordeaux III en 1987, sous la direction de Régis Ritz.  Je publiai une version abrégée de cette thèse aux Editions EDIMAF en 1990. Depuis, j’ai publié de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie, un ouvrage sur les «  Anciens et les Modernes » (, c'est-à-dire  les deux Grandes Loges rivales d’Angleterre, et un livre sur la franc-maçonnerie noire aux Etats-Unis, « Noirs et francs-maçons » (2003). J’ai écrit cet ouvrage grâce à l’obtention d’une seconde bourse de recherche Fulbright qui m’a permis de travailler sur les archives des Grandes Loges noires de Prince Hall à New York et Washington DC. J’ai été nommé professeur des universités en 1990.

J’ai  mené de front recherche et enseignement, comme la plupart des universitaires français. En bonne dix-huitiémiste, je me suis toujours un peu considérée comme citoyenne du monde, et à défaut de pouvoir le sillonner autant que je désirais, j’ai trouvé beaucoup de vertus à la mobilité universitaire…j’ai donc successivement occupé des postes à l’Université de Grenoble (Stendhal-Grenoble III), de Provence (Aix-Marseille I), des Antilles et de la Guyane (en Martinique) avant de rejoindre mon Université-mère, si je puis dire, l’Université de Bordeaux III. Chaque poste m’a apporté un grand nombre de satisfactions et seul l’impérieux besoin de découvrir de nouveaux  horizons a motivé chaque  départ.  A Grenoble, j’ai occupé un poste dit « double-timbre », à l’époque des premiers IUFM, c'est-à-dire que j’enseignais à l’Université tout en exerçant les fonctions de directrice adjointe de cet IUFM pionnier, ouvert à la collaboration avec les universitaires. Ce fut une expérience enrichissante, qui me permit de lancer un certain nombre de programmes de coopération internationale et de côtoyer des milieux  sociaux variés,  des cultures professionnelles  diverses, enseignants du secondaire, anciens directeurs d’écoles normales, corps d’inspection. J’y ai acquis, je pense, quelques qualités de diplomate, à une époque, bien sûr révolue, où pédagogues fondamentalistes et universitaires récalcitrants s’affrontaient allègrement.

 Aujourd’hui je fais partie du CIBEL de Bordeaux, le Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières, dirigé par Jean Mondot. Mes recherches actuelles, outre la franc-maçonnerie, sont consacrées aux  Lumières et  à l’historiographie des Lumières,  ainsi qu’à l’histoire de la Caraïbe anglophone,  de l’époque des sociétés de plantation à l’abolition de l’esclavage.  J’anime des séminaires de master, dirige des thèses sur le dix-huitième siècle britannique et sur la Caraïbe anglophone des XVIII  et XIXe siècles.

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Prof. Cécile Révauger

English studies

Michel de Montaigne Bordeaux III University

 

I was born in Bordeaux and was a student at Bordeaux University. I passed the “agregation”  in 1977. I first taught in secondary schools, before registering a thesis on the oriental tale in 18th century . After defending this thesis I started my academic career at Grenoble University. I switched from the oriental tale to Masonic studies as I developed a particular  interest in the 18th century and considered that Masonic lodges could only emerge in the wake of the Enlightenment. At the time studying masonry was a real challenge, first because the academic community was a bit suspicious of the validity of masonry as a scientific field to be explored as it was such an unusual subject, second because Masonic libraries themselves were suspicious and not used to giving public access to their sources, and last but not least because I was a woman, a rarity on Masonic premises  and therefore a strange scholar…Today things have totally changed of course and the curators and staff  of the main Masonic libraries in Britain and the States are extremely helpful. A Fulbright award allowed me to spend a lot of time working on Masonic archives in Boston, Washington DC and Cedar rapids, Iowa: in corn country providing such a huge  collection is  no small feat! The library of the Grand Lodge of Iowa is one of the largest Masonic libraries in the world. I defended my PHd dissertation in 1987, entitled: “ 18th century Freemasonry in and the ”. An abridged version was published  in 1990. I have produced several articles on Freemasonry since. I was appointed “professeur des Universités” in 1990. I obtained a second Fulbright Award in 1999 , which allowed me to work in New York and Washington DC libraries and write a book on black freemasonry in , Noirs et francs-maçons, published in 2003.

As a true 18th century  specialist, I have always considered myself as a “citizen of the world” and although I could not explore the world as much as I wanted to, I did my best and seized all the opportunities to apply for various positions.  This does not mean that I was unhappy with my work but simply wanted to discover a little more each time... This explains why I successively occupied academic positions at Grenoble Unversity, Université de Provence, Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) before  coming back to Bordeaux, my home town and university. As most French scholars I have always combined teaching and research activities.

I am now a member of CIBEL (Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières), the research centre chaired by Jean Mondot at Bordeaux University.  I  teach seminars at master level and I am currently supervising theses on 18th century and in Caribbean studies.

My current research is devoted to freemasonry, the Enlightenment and the historiography of the Enlightenment as well as Caribbean eighteenth and nineteenth century studies.

25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:12

Cécile Révauger, Université de Bordeaux.

 

 

Franc-maçonnerie et émancipations dans la Caraïbe anglophone : Barbade, Grenade, Trinidad.

 

Fille des Lumières anglaises et écossaises, la franc-maçonnerie moderne date de 1717 en Angleterre et de 1736 en Ecosse, même si des loges et guildes existaient aux siècles précédents, sous différentes formes. Elle ne tarda pas à se développer en dehors des îles britanniques, suivant de très près la progression de l’Empire colonial. C’est aux Antilles britanniques que nous nous intéresserons ici,  plus particulièrement à trois îles, la Barbade, la Grenade et Trinidad, avec quelques incursions à Ste Lucie mais en laissant malheureusement de côté la Jamaïque qui représente à elle seule un champ d’étude très riche. Des recherches sur le terrain ont permis d’affiner cette étude et de compléter les archives conservées à la Bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre[1]. Citons en particulier la collection d’annual returns, ces comptes rendus envoyés régulièrement par les loges de la Caraïbe aux Grandes Loges britanniques auxquelles elles étaient rattachées. Outre un séjour fructueux aux archives nationales de la Barbade, j’ai pu rencontrer des historiens locaux, proches des loges locales, qui ont mis gracieusement à ma disposition leurs archives privées[2]. Leur aide m’a été d’autant plus précieuse que des cyclones ont ravagé une grande partie des collections conservées dans les bibliothèques publiques de  la Grenade et de la Barbade. En dépit de convergences certaines, c’est la grande diversité des paysages maçonniques locaux qui frappe tout regard extérieur. Chaque loge est ancrée dans un contexte bien particulier, qui diffère selon les îles.

La première loge caribéenne fut celle d’Antigue, la Parham Lodge qui obtint une patente de la Grande Loge d’Angleterre le 31 janvier 1738[3]. Selon Gould, historien de la franc-maçonnerie britannique célèbre au début du vingtième siècle, il existait déjà trois loges à Antigue en 1739, qui travaillaient directement sous l’égide de la Grande Loge d’Angleterre tandis qu’une quatrième dépendait de la Grande Loge Provinciale de Nouvelle Angleterre. Jessica Harland Jacob cependant n’a pu en identifier avec certitude que deux en 1743 [4]. La Jamaïque fut la deuxième île de l’archipel à voir apparaître la franc-maçonnerie, en 1739, suivie de près par la Barbade. Un certain Alexander Irvine, un Anglais qui venait de s’installer à la Barbade, y fonda la loge St Michael n°94 le 12 mars 1740. La loge La Sagesse St Andrew n°243 fut la première loge constituée à la Grenade en 1764 par les Anglais, mais rayée du registre de la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1813[5] . Ce « titre distinctif »  français n’est guère surprenant car la Grenade était encore peuplée d’un grand nombre de Français et n’était devenue anglaise que depuis peu. On trouve le même cas de figure à Trinidad, trente ans plus tard, lorsque La Loge Les Frères Unis, s’y installe en 1794. Son titre français se justifie doublement,  d’une part parce que la loge est importée de Sainte Lucie et a été fondée par le Grand Orient de France, et d’autre part parce que l’île de Trinidad est alors majoritairement peuplée de planteurs français, bien qu’appelée à devenir anglaise trois ans plus tard[6]. Les premiers pas de la franc-maçonnerie furent très différents à la Barbade, à la Grenade et à Trinidad, et ce pour des raisons qui tiennent bien davantage aux différences de contextes qu’à des idiosyncrasies  liées aux rituels. Contrairement aux autres îles, la Barbade qui fut même surnommée « Little England » demeura britannique des débuts de la colonisation à son indépendance. Trinidad en revanche fut tout d’abord espagnole, mais peuplée essentiellement de planteurs français qui restèrent pour la plupart lorsque le général écossais Ralph Abercrombie s’empara de l’île en 1797 pour le compte du gouvernement britannique.  Abercrombie leur laissa la liberté de culte tout en autorisant le gouvernement espagnol local  - le Cabildo - à rester en place et à continuer à légiférer selon la loi espagnole. La Loge les Frères Unis prit soin de ne pas froisser les autorités britanniques et préféra changer d’allégeance, renonçant à sa patente française au profit d’une patente de la Grande Loge de Pennyslvanie puis de la Grande Loge d’Ecosse, au gré des événements géopolitiques (Révauger, 2008, 33-47) . La Grenade quant à elle demeura française jusqu’en 1763, date à laquelle elle fut cédée au Royaume Uni. Les Français cependant s’emparèrent de nouveau de l’île pour une courte période, de 1779 à 1783, avant de devoir y renoncer définitivement. En 1795, Julien Fédon,  petit planteur mulâtre,  tenta une dernière fois de placer l’île sous contrôle français  en libérant ses propres esclaves, en vue de suivre l’exemple des Jacobins et de la première émancipation de 1794, en tuant le gouverneur britannique, et en terrorisant les Anglais une année entière[7].  On sait peu de chose des débuts de la franc-maçonnerie à la Grenade mais Gould mentionne l’existence de deux loges françaises dans les années 1780 ainsi que la création d’une troisième en 1828, la Loge La Bienfaisance, sous la bannière  du Grand Orient de France (Gould, V, 101). Le fait qu’une loge ait pu être rattachée à la France alors que l’île était désormais britannique mérite d’être signalé, mais n’est pas si étonnant : la présence française était encore très forte, ne serait ce que par la mémoire de Fédon, mais aussi en raison du grand nombre de francophones, comme l’atteste la survivance aujourd’hui encore de noms  de localités tels que « Sauteurs », « Fontenoy », Molinière » et quelques autres…

 Notre principale interrogation portera sur le rôle joué par la franc-maçonnerie à la Caraïbe.  Dans quelle mesure  a-t-elle servi de relais à l’autorité coloniale ou bien au contraire  favorisé les émancipations ?  Les loges ayant surgi dans le sillage de l’Empire britannique, elles ont longtemps favorisé l’implantation des élites coloniales et contribué à renforcer les liens avec la métropole. Cependant elles ont également établi de nombreuses passerelles entre les îles et tissé des liens précieux pour favoriser l’émergence d’élites locales et structurer des identités nationales.

 

Les loges de la Caraïbe, agents de l’Empire britannique ?

        

 

Dès les années 1730 la Grande Loge d’Angleterre nomma des Grands Maîtres Provinciaux, à la fois en Angleterre et dans les colonies, chargés d’encourager la création de loges dans un secteur particulier puis de veiller à leur bon fonctionnement et à leur régularité et de rendre compte de leurs activités auprès des instances de la métropole. Il arrivait que la fonction de Grand Maître Provincial soit purement honorifique mais dans la plupart des cas elle facilita les liens avec l’Angleterre, puis l’Ecosse et l’Irlande. La concurrence entre les Grandes Loges fut de nature différente en fonction du contexte politique. A la Barbade, ce sont les Grandes Loges anglaises des Modernes et des Anciens, la Grande Loge d’Ecosse et la Grande Loge d’Irlande qui rivalisèrent. A la Grenade en revanche Français, Anglais et Ecossais animèrent le paysage maçonnique. A Trinidad les Grandes Loges française et américaines ne tardèrent pas à s’éclipser au profit des Grandes Loges anglaises, écossaise et irlandaise. Les Grandes Loges britanniques s’implantèrent dans les Antilles britanniques à la fois par l’intermédiaire de loges militaires et en fondant des loges sur les terres conquises. Toutes encouragèrent l’existence de ces loges itinérantes –travelling lodges- qui étaient en fait des loges militaires suivant les régiments au cours de leurs déplacements. Selon Harland Jacob la Grande Loge irlandaise fut particulièrement active dans ce domaine. Dans certains cas une  rivalité exista entre les loges militaires et les loges civiles, comme à la Barbade, car même si elles comprenaient souvent les mêmes membres, les premières étaient sans doute considérées comme des agents de l’Empire alors que les secondes étaient composées certes de Britanniques, mais vivant désormais dans « leur » nouveau pays, la Barbade. Ainsi le « chapitre » des hauts grades rattaché à  la  loge locale[8], nommée de façon tout à fait révélatrice Albion Lodge, ce qui montre bien que cette dernière revendiquait son lien direct avec l’Angleterre, porta plainte contre la loge militaire implantée à la garnison de Ste Anne, à Bridgetown,  pour avoir délivré le degré du Royal Arch à l’un des membres de cette loge et avoir ainsi empiété sur ses prérogatives[9]. La loge militaire dut présenter ses excuses et s’engager à ne plus recommencer ! Les officiers et sous officiers britanniques ne se contentaient pas de « maçonner » dans les loges militaires : une proportion énorme de militaires rejoignait également les loges civiles locales[10].

A la Barbade comme à Trinidad une grande partie de l’élite coloniale appartenait à la franc-maçonnerie. Sir Ralph Abercrombie, qui conquit Trinidad en 1797, avait été initié en Ecosse, tout comme William Fullerton, l’un des trois commissaires mis en place par le gouvernement britannique pour neutraliser Picton, le gouverneur tyrannique de l’époque. Aucun des deux ne semble cependant avoir fréquenté la seule loge de l’époque, et pour cause, car elle était essentiellement composée de planteurs français et de membres du Cabildo : l’île étant une colonie de la Couronne, récemment acquise par les Britanniques, elles ne disposait pas d’assemblée législative propre comme la Barbade ou la Jamaïque[11]. Cependant, étant donné qu’elle avait conservé la législation espagnole, tout en étant placée directement sous l’autorité de la Couronne britannique, elle était encore dotée d’un gouvernement local,  le Cabildo , vestige de l’occupation espagnole, aux pouvoirs nécessairement un peu réduits depuis qu’elle était sous autorité britannique.

Les gouverneurs  et hommes politiques de la Barbade occupèrent parfois des fonctions prestigieuses au sein des Grandes Loges Provinciales locales.  Ainsi, Lord Seaforth , un Ecossais, gouverneur en 1801, fut sollicité par les maçons locaux pour devenir leur Grand Maître Provincial, ce que la Grande Loge d’Irlande, accepta de faire (Downes, 2007, 55-57).  En 1817, la Grande Loge Unie d’Angleterre nomma John Alleynes Beckles, qui occupait alors un poste stratégique puisqu’il était président de l’assemblée législative locale (Speaker), Grand Maître Provincial de la Barbade. Les deux hommes s’affrontèrent plus ou moins directement en se mêlant à la principale controverse politique de l’époque. Le Gouverneur Seaforth et Grand Maître Provincial d’Irlande  apporta son soutien au parti des  « Salmagundis », des petits propriétaires qui prônaient des réformes libérales et qui organisèrent un grand meeting au temple maçonnique de Bridgetown (Freemasons’Hall) tandis que le Speaker Beckles,  le Grand Maître Provincial d’Angleterre, soutint le parti des riches planteurs, les « Pumpkins » qui s’opposaient à toute démocratisation.  Cependant, « tous resserrèrent les rangs lorsqu’on débattit de questions raciales et d’esclavage » (Downes, 2007, 59-60). On sait que les planteurs de la Barbade, comme ceux de la Jamaïque,  s’opposèrent à la volonté du gouvernement britannique, qui sous l’impulsion des abolitionnistes, voulait adoucir le sort des esclaves en réduisant les horaires de travail ou en interdisant l’usage du fouet à l’égard des femmes, ou pour améliorer le rendement[12].  Le gouverneur qui succéda à Lord Seaforth, de 1817 à 1820,  Stapleton Cotton, 1er Vicomte de Combermere (1773-1865) fut également franc-maçon. Sir Evan John  Murray Mac Gregor, gouverneur des Iles sous le vent de 1833 à 1836, fut inhumé dans le caveau de Alexander Irvine en 1841, dans la cathédrale St Michael de Bridgetown. Bien que son appartenance à la franc-maçonnerie n’ait pu être prouvée, elle seule peut expliquer que le gouverneur ait été placé dans la tombe du fondateur de la première loge de la Barbade et que en 1966 le clan Mac Gregor ait organisé une cérémonie pour déposer une plaque en mémoire de leur ancêtre dans cette même cathédrale, en présence du Premier Ministre de la Barbade, Errol W. Barrow, lui-même maçon, du Grand Maître de la Barbade et du vénérable de la loge historique, Albion Lodge[13].

L’intégration des Noirs dans les loges britanniques et irlandaises ne se fit pas sans mal. L’un des premiers incidents connus remonte au 8 janvier  1823, lorsque  le secrétaire de la loge Albion, James Cummins, écrivit à Thomas Harper, alors Grand Maître adjoint de la Grande Loge anglaise pour lui faire part de son inquiétude : en effet un Noir nommé Lovelace Oviton (ou Overton) venait de solliciter son admission dans cette loge en tant que visiteur, car il était détenteur d’un certificat maçonnique établi par la loge Royal Clarence de Brighton, affiliée à la Grande Loge anglaise des « modernes » en 1806, donc quelques années avant l’unification des « Anciens » et des « Modernes ». Etant donné que la Grande Loge anglaise était maintenant unifiée, le vénérable de la loge Albion pouvait difficilement arguer de différences rituelles. Pire, le dénommé Oviton avait exprimé le souhait de fonder une loge de maçons noirs …Cummins avait tenté de l’en dissuader mais s’en référait maintenant à la Grande Loge d’Angleterre. Le même Oviton, mulâtre libre, n’en signait pas moins une déclaration de loyauté au gouverneur la même année pour s’opposer à l’amélioration du sort des esclaves…(Downes, 2007, 62). Or paradoxalement c’est cette même loge d’ Albion qui une vingtaine d’années plus tard attira l’attention de la Grande Loge Unie d’Angleterre sur la nécessité de changer les règlements afin de permettre aux loges de la Caraïbe d’initier des hommes noirs, en 1840, précisément au moment où la Grande Loge apportait son soutien aux abolitionnistes du monde entier en hébergeant dans ses locaux prestigieux –le Freemasons’Hall de Londres- la convention internationale de l’Anti-Slavery Society. Le secrétaire de la loge expliquait maintenant que plusieurs hommes noirs avaient sollicité leur admission, alors que les constitutions maçonniques stipulaient encore que seuls des hommes « nés libres » pouvaient être initiés. Or, comme le faisait remarquer le secrétaire d’Albion Lodge, les francs-maçons anglais eux-mêmes semblaient avoir enfreint ce règlement sur le sol britannique en admettant des Noirs à quelques reprises[14].  Ce souhait d’intégration des Noirs était loin d’être partagé par toutes les loges de la Caraïbe. Ainsi la Loge Amity 277  envoya le 2 juillet 1840 une missive à la Grande Loge d’Irlande, à laquelle elle était affiliée, pour demander si l’émancipation des esclaves devrait vraiment entraîner leur admission dans les loges[15]. Les loges d’Antigue et de St Vincent en revanche adoptèrent une démarche semblable à celle d’Albion Lodge. La Grande Loge Unie d’Angleterre se donna le temps de la réflexion, mais en 1847 elle finit par voter une résolution modifiant les termes de ses Constitutions en substituant l’expression « homme libre » à celle de « né libre » (Proceedings, 1847). Pour une fois, ce sont les loges de la Caraïbe qui semblent avoir donné le la et il semblerait que la Grande Loge Unie d’Angleterre ait attendu d’être certaine de leur approbation avant de se décider à effectuer ce changement majeur.

De façon générale, les loges de la Caraïbe s’évertuèrent sans relâche à prouver leur fidélité à l’Empire britannique. Ainsi les maçons de la Barbade envoyèrent une lettre au roi pour le féliciter d’avoir échappé à l’attentat perpétré contre sa personne en 1800, ainsi que le firent les deux Grandes Loges anglaises( Harland-Jacob, 2007, 141). Presque un siècle plus tard, en 1887, la plupart des loges de l’Empire célébrèrent le jubilé  de la Reine Victoria. A cette occasion, la loge Albion fit même une exception, en rendant hommage à la seule femme maçonne de l’Empire britannique, Mrs St Leger Aldworth, une Irlandaise qui aurait été initiée dans les années 1710 à la suite d’une indiscrétion mais aurait ensuite rendu de précieux services à l’Ordre (Atwell, 1976, 52-53). Sans doute la loge, qui ne montrait aucun enthousiasme particulier pour la franc-maçonnerie féminine, fit elle un effort spécial pour être dans l’air du temps et plaire à la reine Victoria, qui n’était elle-même  pourtant pas particulièrement féministe…

Avant les émancipations, la première fonction de la franc-maçonnerie fut bien de maintenir le contact le plus étroit possible entre les élites coloniales et la métropole et de renforcer ainsi l’Empire britannique. Paradoxalement cependant elle favorisa aussi la transition entre élites coloniales et élites locales lorsque chaque pays prit son indépendance. Ainsi le premier gouverneur général nommé par les Britanniques une fois que la Barbade eut pris son indépendance en 1966 fut un franc-maçon noir, Sir Winston Scott, membre de Thistle Lodge [16]. Aujourd’hui encore, à l’exception des Grandes Loges de Prince Hall qui sont indépendantes, la plupart des  loges de la Caraïbe sont encore affiliées soit à la Grande Loge d’Ecosse soit à la Grande Loge Unie d’Angleterre, par l’intermédiaire d’une Grande Loge Provinciale. Cependant ce lien historique entre la franc-maçonnerie de la Caraïbe et le Royaume Uni ne devrait pas éclipser les rapports très fréquents et très étroits qui se sont peu à peu établis entre les différentes îles, en franc-maçonnerie comme dans les autres domaines.

 

La solidarité maçonnique entre les îles des Antilles britanniques.

 

La légendaire solidarité maçonnique n’a pas été un vain mot dans le contexte des Antilles britanniques. Elle s’est exercée à plusieurs reprises à la fois de façon interne et externe entre les îles de Sainte Lucie, de la Barbade, de la Grenade et de Trinidad.  D’une part, les loges se sont aidées mutuellement pour créer d’autres loges ou des chapitres conférant les hauts grades, d’autre part elles ont apporté leur contribution financière en cas de catastrophes naturelles, fort fréquentes dans la zone Caraïbe, en s’adressant souvent non plus simplement aux maçons mais à l’ensemble de la population.

Plusieurs exemples pourraient être cités. Ainsi, lorsque les révolutionnaires français s’emparèrent de Saine Lucie, plusieurs planteurs redoutèrent la vindicte de Victor Hugues et préférèrent s’enfuir : ce fut précisément le cas de Benoît Dert , « maître des cérémonies » de la Loge Les Frères Unis, constituée par le Grand Orient de France, qui s’empara de la patente avant que le temple maçonnique ne soit brûlé dans la petite ville de Micoud, avant de fuir l’île et de se réfugier chez son frère qui possédait une plantation de cacao à Trinidad. C’est là qu’il donna un nouvel essor à la loge qui ne tarda pas à initier des planteurs locaux, dont le propre frère de Benoît. Bientôt la loge allait troquer sa patente française contre une charte américaine puis écossaise (Révauger, 2008, 33-47) au gré des évolutions du contexte politique international.

Les Grandes Loges Provinciales, tout en rendant régulièrement compte de leurs activités aux instances métropolitaines, prirent de nombreuses initiatives pour créer des loges dans les îles avoisinantes. De nos jours, les Grandes Loges Provinciales anglaise et écossaise de la Caraïbe exercent leur autorité sur des juridictions différentes et ne regroupent pas les îles de la même façon. Ainsi à la Grenade, les loges d’affiliation écossaise (Scottish Constitution) dépendent  de la Grande Loge provinciale de Trinidad (District Grand Lodge) alors que celles d’affiliation anglaise (English Constitution) sont rattachées à celle de la Barbade (Provincial Grand Lodge). Les rapports avec les Grandes Loges du Royaume Uni étaient forcément formels et distants, alors que ceux avec les îles proches étaient beaucoup plus concrets. Pour des raisons pratiques, les loges ont eu tendance à tisser des liens de proximité, ce qui leur permettait de se rendre visite et de concrétiser leur désir de solidarité, indépendamment souvent de leur choix initial d’affiliation à l’Angleterre  plutôt qu’à l’Ecosse ou qu’ à l’Irlande.

La communication avec le Royaume Uni était loin d’être aisée, comme l’atteste cet incident en 1813, lors de l’unification des deux Grandes Loges anglaises, l’ « Ancienne » et la « Moderne », lorsque les loges de la Barbade firent une erreur d’interprétation : elles comprirent que l’une des Grandes Loges anglaises avait fusionné avec la Grande Loge d’Irlande et lorsqu’elles s’aperçurent de cette bévue, elles en conçurent un assez fort ressentiment à l’égard de la nouvelle Grande Loge Unie d’Angleterre qui n’avait pas pris la peine de les informer directement (Downes, 2007, 56-57).

Plusieurs loges de la Grenade furent constituées grâce à celles de la Barbade. Ainsi, le 4 novembre 1819 c’est la Grande Loge Provinciale d’Irlande,  siégeant à la Barbade, qui accorda une charte pour fonder la loge St George. Cependant de 1845 à 1904 la franc-maçonnerie fut « en sommeil », pour utiliser l’expression consacrée, et ne retrouva « force et vigueur », toujours selon la terminologie d’usage, qu’au début du XXe siècle, grâce aux efforts d’un certain John Charles Mc Queen, ingénieur de la Grenade impliqué dans la production de la canne à sucre.  Mc Queen , qui avait été initié en 1893 dans la loge anglaise la plus prestigieuse de la Barbade, la loge d’Albion, redonna vie à la loge de St George (aujourd’hui loge St George n° 3073 sur le registre de la Grande Loge Unie d’Angleterre)  avant d’encourager la création d’une autre loge à Ste Lucie, la Loge Abercrombie, du nom du célèbre général écossais qui colonisa Sainte-Lucie et Trinidad. Comme on le voit, de façon paradoxale, tout en développant les échanges inter îles, les maçons de la Caraïbe ne voyaient aucun inconvénient à donner des « titres distinctifs » très impériaux à leurs loges. Mac Queen utilisa apparemment le même rituel pour les deux cérémonies à la Grenade et à Ste Lucie, afin de relancer l’activité de la loge St George et de créer la loge Abercrombie. Ce rituel est actuellement en possession des membres de la loge St George[17]. Le premier vénérable de la loge St George  fut un ecclésiastique, le Révérend Cark-Holman, qui avait lui aussi rallié la loge Albion de la Barbade en 1886, et qui mit à la disposition des « frères » l’aile Nord de l’église anglicane de St George. Ainsi c’est dans une enceinte religieuse que se réunirent ces maçons de la Grenade au début du siècle. Lorsqu’une deuxième loge fut créée à la Grenade, la loge de la Conception, le discours d’inauguration fut prononcé par le maître des cérémonies de la loge Albion. L’aide apportée par cette loge de la Barbade aux francs-maçons de la Grenade est donc indéniable.

La même solidarité s’exerça dans la constitution de chapitres des hauts grades. La Grande Loge anglaise des « anciens », la Grande Loge d’Ecosse encouragèrent les initiatives des maçons de la Caraïbe. Ainsi la franc-maçonnerie des Templiers, perçue comme particulièrement prestigieuse, existait à la Barbade sous la houlette des Anglais, mais pas encore sous celle des Ecossais. Or dans l’île de Trinidad, les maçons avaient un chapitre écossais des Templiers –Scottish Preceptory. Les maçons de la Barbade sollicitèrent ces derniers pour les aider à fonder un chapitre écossais sur le même modèle en 1955[18].

De même, lorsque les maçons de la Barbade décidèrent en 1947 de se doter d’une société d’entraide - Provident Society – ils adoptèrent le concept en vigueur à Trinidad (Atwell, 1976,  54). Les catastrophes naturelles qui frappèrent les îles de la Caraïbe à multiples reprises donnèrent aux maçons l’occasion de s’entraider. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, en 1927 la loge St George de la Grenade fit un don à la loge Abercrombie de Ste Lucie après qu’un incendie air ravagé cette île [19]. En 1955 la même loge de la Grenade apporta son secours aux maçons de la Dominique, frappés par le cyclone Janet qui venait également de ravager leur propre île.  A son tour la même loge St Georgs bénéficia de l’aide de la Grande Loge Provinciale de la Barbade après le cyclone de 2004.

 

Une franc-maçonnerie en phase avec chaque île de la Caraïbe.

 

Bien que la franc-maçonnerie ait surtout attiré les élites sociales du temps des sociétés de plantation, et bien que ce soit encore en partie le cas, peu à peu elle parvint à gagner d’autres secteurs de la population. Les loges accueillirent bientôt une grande variété de membres, sans que l’on puisse parler pour autant de véritable brassage social.

Tout d’abord l’intégration de maçons noirs dans des loges à l’origine composées essentiellement de planteurs se fit très progressivement. La Grande Loge Unie d’Angleterre n’ouvrit la porte des loges aux esclaves émancipés et à leurs descendants qu’en 1847 (voir ci-dessus).  Trinidad connut des évolutions significatives en accueillant, tardivement certes, mais tout de même avant la disposition anglaise, la population locale.  Alors que la Loge Les Frères Unis avait longtemps régné sans partage, la Loge les Frères Choisis de Naparime, fondée en 1823 dans la ville de San Fernando, fut la première à initier des Noirs, après qu’elle ait obtenu non sans mal une patente, accordée par la Grande Loge Provinciale anglaise, suite au refus que lui avaient opposé les maçons de Trinidad qui travaillaient sous la houlette des Ecossais et des Irlandais (Révauger, 2008, 33-47). Le lieu de cette fondation, San Fernando, est significatif : cette ville, éloignée du centre du pouvoir, a toujours connu un métissage important. Les activités de la nouvelle loge ne durèrent que deux ans cependant. C’est la Philantropic Lodge 856 (de Constitution anglaise également), consacrée en 1835, qui donna de nouveau  à des  Noirs l’accès à la « lumière ». La loge existe encore de nos jours. A la Barbade, un directeur d’école, Lee Skeete fut cependant victime de préjugés raciaux et se vit refuser l’entrée dans les loges anglaises dans les années 1950, ce qui l’incita à fonder sa propre loge, Union Lodge n°7551, en 1958. La loge organise de nos jours encore une journée annuelle, avec une conférence sur un sujet maçonnique, la Lee Skeete Memorial Lecture[20]. Certains maçons ont préféré créer des loges totalement indépendantes des Grandes Loges britanniques et se regrouper au sein de la Grande Loge de Prince Hall de la Caraïbe. Cette dernière a des loges à la Barbade, à Trinidad et à Ste Lucie. Si son organisation est indépendante, il est évident que tous les regards des « frères » de Prince Hall de la Caraïbe  se portent vers  la franc-maçonnerie américaine noire.  Tous les ans  les maçons de Prince Hall de la Barbade participent à une série de conférences consacrées à l’histoire de la franc-maçonnerie et plus largement à l’histoire des Noirs et au patrimoine culturel africain, le « Black History Month. »

Certaines loges de Trinidad semblent correspondre à des affinités ethniques ou professionnelles : ainsi, des maçons espagnols fondèrent la Phoenix Lodge 1213EC (de Constitution anglaise) en 1877 (Charles, 1995,  38) et en 1838 des membres de la communauté chinoise furent à l’initiative de la loge Caribbean Light, de constitution écossaise, une loge encore active de nos jours (Charles, 1995, 43-44).

Les loges n’acceptèrent jamais de femmes, pas plus dans la Caraïbe que dans les autres pays du monde anglophone, si l’on excepte les chapitres de l’Eastern Star : les femmes n’y sont pas considérées comme franc-maçonnes à part entière mais comme membres d’associations de bienfaisance travaillant en liaison étroite avec des loges masculines et essentiellement destinées à exercer la charité pour le compte des « frères ». L’Eastern Star n’existe qu’à la Barbade, et que pour les loges de Prince Hall, cette obédience spécifiquement noire, créée à l’origine à Boston en 1784.

Il faut émettre une autre réserve importante si l’on évoque la capacité d’intégration sociale des loges : la franc-maçonnerie à la Caraïbe comme ailleurs a rarement attiré les milieux les plus défavorisés. Traditionnellement ce sont les élites qui ont rejoint les loges. Les ouvriers et  les petits artisans ont souvent préféré rejoindre les friendly societies, ces sociétés de secours mutuel, pour utiliser une traduction approximative, telles que les Foresters et les Mechanics, ces associations que l’on dénomme parfois « la maçonnerie du pauvre ».  Les Foresters et les Mechanics sont encore très actifs à  la Grenade , et contrairement aux loges, initient à la fois des hommes et des femmes[21]. Pour une raison mystérieuse, les Foresters sont officiellement reconnus par les loges maçonniques locales, contrairement aux Mechanics. Dans la tradition des sociétés de secours mutuel britanniques des dix-huitième et dix-neuvième siècles, ces associations qui attirent des ouvriers agricoles ou des petits artisans, portent secours à leurs membres en cas de maladie ou de revers de fortune. Ils ont un rituel qui leur est propre, fondé sur des valeurs chrétiennes.

            A l’exclusion des secteurs les plus défavorisés, les loges maçonniques ont cependant accueilli de larges pans de la population, des classes moyennes aux classes supérieures, mais pas nécessairement dans les mêmes loges. Le choix de l’affiliation à une loge de « constitution anglaise »,  de « constitution écossaise », ou même de « constitution irlandaise » permettait une grande diversification  rituelle  qui correspondait  de fait aussi souvent à une répartition sociale, en fonction des affinités des membres. Traditionnellement les loges affilées à la Grande Loge anglaise des « anciens » recrutaient dans des milieux moins aristocratiques que les « modernes »[22]. Ce fut le cas de la loge d’Albion, de la Barbade, par exemple. Parmi les fondateurs , sur la liste de 1791, on note la présence d’un orfèvre, d’un négociant, de deux planteurs, d’un commissaire des comptes, d’un charpentier de navires, d’un menuisier, d’un ferronnier, d’un coroner, d’un officier de marine …  (Atwell, 1976, 58). En juin 1824, et un mois plus tard, en juillet de la même année, la loge Albion conféra les trois degrés d’un coup (« apprenti », « compagnon » et « maître ») à huit ouvriers qualifiés de nationalité portugaise qui avaient été embauchés pour refaire le plafond du château d’un certain  Samuel Lord. Les membres d’Albion  espéraient ainsi que ces hommes en profiteraient pour restaurer les locaux maçonniques de Fontabelle, ce qu’ils firent effectivement à la suite de leur réception dans la loge (Atwell, 1976, 32).

D’autres loges, telles que Les Frères Unis de Trinidad, continuèrent à attirer essentiellement les élites, foncières  mais aussi commerciales et politiques. Peu à peu, à la suite des émancipations, les loges s’ouvrirent à d’autres secteurs de la population tout en contribuant à la formation des nouvelles élites au fur et à mesure que les représentants de l’Empire britannique se faisaient plus rares.

Les maçons s’impliquèrent dans plusieurs domaines de la Cité, dans l’éducation et dans la religion essentiellement, mais aussi, de façon plus indirecte dans la vie politique, par l’intermédiaire de quelques uns de leurs membres.

Les maçons ont de tout temps accordé une importance primordiale à l’éducation, en apportant leur contribution financière à des écoles, en attribuant des bourses d’études aux enfants de leurs membres. Ainsi la loge Albion tenta de fonder une institution charitable avec l’aide d’autres loges, d’affiliation écossaise et irlandaise, dès 1808. Ce plan semble avoir échoué. Cependant, cette même loge fit un certain nombre de dons à l’organisme de gestion des écoles de la Barbade –the Central School Board- et reçut en échange le droit d’envoyer régulièrement  deux garçons et deux filles dans des écoles de la Barbade sans payer de frais de scolarité [23]. Les deux premiers boursiers ne furent pas des enfants de maçons, note Atwell, et le vénérable de la loge obtint le droit de siéger au conseil d’administration des écoles de la Barbade, un droit que lui reconnaissait encore la Loi sur l’Education de 1890 (Atwell, 1976, 27-28). Il semble que la loge Albion ait continué à envoyer quatre enfants régulièrement en vertu de ce privilège jusque dans les années 1960 (Atwell, 1976, 28). De plus la loge Albion  patronnait trois instituts dans les années 1950, le « Royal Masonic Institute for Boys »,  le « Royal Masonic Institute for Girls » ainsi que le « Royal Masonic Benevolent Institute » (Atwell, 1976, 48-49). Les loges de la Grenade alimentaient dans les années 1980 un fonds pour offrir des bourses d’études aux enfants de maçons, la De Vere Archer Scholarship  (Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings).  Les maçons de Prince Hall, fidèles à leur fondateur qui avait incité les Noirs à s’éduquer dès la fin du dix-huitième siècle à Boston, multiplient également les initiatives dans ce domaine. Ils décernent régulièrement une bourse pour prendre en charge  un étudiant dans le cadre de l’Austin Belle Programme, du nom de son fondateur.

Par ailleurs, les maçons de la Caraïbe, peu sensibles à l’idéal de laïcité de leurs homologues français, ont soutenu les diverses Eglises de leurs pays. Dès 1875 la loge Albion fit l’acquisition d’un tombeau dans l’enceinte de la cathédrale St Michael de Bridgetown en vue d’y enterrer les maçons les plus célèbres. Des processions funèbres maçonniques furent régulièrement organisées avec le soutien des autorités religieuses locales. Les maçons de Trinidad eurent des contacts réguliers avec l’Eglise catholique, puis lorsque cette dernière cessa d’être l’Eglise officielle, avec les autres Eglises. Les maçons de la Grenade organisèrent une souscription pour financer la construction de l’église écossaise presbytérienne, St Andrew’s Kirk. C’est le gouverneur Sir James Campbell, lui-même franc-maçon, qui posa la première pierre, un événement qui fut couvert dans la presse de la Grenade, la Grenada Free Press and Public Gazette, le 30 novembre 1831(notes manuscrites en possession de la loge St George). A l’occasion du 150e anniversaire, une plaque fut déposée en l’honneur des francs-maçons de la Grenade. En 2004 cependant le cyclone Ivan arracha le toit de l’église, la mettant hors d’état, tout comme les deux autres églises de St George, la catholique et l’anglicane. Le 21 juin 2007 le secrétaire de la loge écossaise St Andrew’s  de la Grenade adressa une requête au nom des membres de  la loge auprès de la Grande Loge de District de Trinidad et de Tobago afin de leur demander d’intercéder en leur faveur auprès de la Grande Loge d’Ecosse pour tenter d’obtenir une aide financière pour la reconstruction de ce toit[24]. Les loges de la Barbade, de la Grenade et de Trinidad comptèrent plusieurs ecclésiastiques.

Etant donné l’importance de la religion dans les îles de la Caraïbe, le lien étroit entre la franc-maçonnerie et les Eglises est un signe qui ne trompe pas de l’implication des loges dans la vie locale. Les maçons ont également joué un rôle dans la vie politique des îles, non point à travers les loges, mais  à un niveau individuel. En effet, plusieurs membres des assemblées législatives locales, plusieurs gouverneurs  et après les émancipations plusieurs  gouverneurs généraux ont été maçons. Deux figures de poids de la politique barbadienne ont appartenu aux loges locales, Grantley Adams et Errol Walton Barrow. Bien que n’ayant jamais pris de position politique officielle, la franc-maçonnerie semble avoir accompagné les émancipations. Elle n’a pas été le moins du monde affectée par la révolution populaire de Maurice Bishop en 1979 à la Grenade. La loge locale fêta son 75e anniversaire en toute sérénité, en pleine révolution, déplorant simplement l’absence de la délégation barbadienne qui s’était montrée un peu craintive et avait annulé sa visite…

 

La franc-maçonnerie de la Caraïbe anglophone fut à  son origine un pur produit de l’Empire britannique, tantôt anglais, tantôt  écossais ou irlandais, et ne fut que très  marginalement d’ascendance française comme ce fut le cas à Ste Lucie et à Trinidad. Cependant, en exerçant une influence dans la vie religieuse et éducative, la franc-maçonnerie tissa des liens sociaux et politiques et accompagna de fait les émancipations en encourageant ses membres à s’impliquer activement dans la Cité.  Elle ne tarda pas à se forger une identité propre, ce qui fut facilité par les liens entre les différentes structures maçonniques, par les solidarités inter îles, à la fois pour créer de nouvelles loges,  pour faire face aux catastrophes naturelles ou tout simplement pour soutenir les institutions locales. Cette volonté de coopération maçonnique entre les îles de la Caraïbe est à rapprocher du souci général de construction régionale dans le cadre du CARICOM. La franc-maçonnerie apporta ainsi peu à peu « sa pierre » à la construction des édifices nationaux, des identités nationales et régionales.

 

 

 

Références

 

Minutes, archives  et ouvrages de références :

 

Papers relating to early freemasonry in the Caribbean, 515 documents, compiled by Susan Snell, Archivist at the Library and Museum of Freemasonry, (London ref code: GBR 1991 HC22).

 

Proceedings of the United Grand Lodge of England, 1847 (Library and Museum of Freemasonry, London).

 

Gould, Robert Freke, History of Freemasonry, revised by Dudley Wright,  London, Caxton & Co, 1884-87.

 

Lane, Masonic Records, 1895.

 

« Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings ». Archives privées de la loge.

 

Etudes critiques sur la franc-maçonnerie de la Caraïbe et de l’Empire britannique.

 

                Atwell, N.G.D., Albion Lodge 196E.R, A History 1790 to 1976, printed by Cot Printery Ltd, Barbados, 1976.

 

            Charles, Emile, « 200 Years of Freemasonry in Trinidad and Tobago, an overview », in Masonic Seminar on Masonry in Trinidad and Tobago, Continuing Masonic Education,  1995.

           

Downes, Aviston D.,  « Freemasonry in Barbados, 1740-1900 : Issues of Ethnicity and Class in a colonial Polity »,  Journal of the Barbados Museum and Historical Society, 2007, vol. 53, p. 50-76.

 

 

Harland Jacob, Jessica, Builders of Empire, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2007.

 

 

Révauger, Cécile , « A quels saints se vouer ? La première loge de Trinidad, Les Frères Unis/United Brothers entre obédiences française, américaine et écossaise de 1788 à 1838 »,  Quels Modèles pour la Caraïbe ?, sous la codirection de Lionel Davidas et Christian Lerat, Paris,  L’Harmattan, 2008, p.33-47.

 

Seemungal, Lionel Augustine « The beginnings of freemasonry in Trinidad, 1794-1820 , with an index of chapter headings, a chronological Masonic chart and a prehistory of Les Frères Unis in St Lucia », 1973, revised 1989.

 

Schombugrk, Robert H., The History of Barbados, London, Frank Kass & Co Ltd, 1848.



[1] Je tiens à remercier le personnel de la Bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre (Library and Museum of Freemasonry, à Londres)  et tout particulièrement Susan Snell, archiviste.

[2] Je remercie les historiens Gilmore Rocheford, de la  Barbade, Arthur Bain, de la Grenade et Gerard Besson de Trinidad d’avoir mis à ma disposition leurs archives privées ou celles des loges locales.

[3] Papers relating to early freemasonry in the Caribbean, 515 documents, rassemblés par Susan Snell, Archiviste à la Library and Museum of Freemasonry, (London ref code: GBR 1991 HC22).

[4] Robert Freke Gould, History of Freemasonry, revised by Dudley Wright,  London, Caxton & Co, 1884-87 : V,

99. Jessica Harland Jacob cependant ne mentionne que deux loges à Antigue en 1743, érigées par le Grand Maître Provincial des  Iles Sous le Vent, ainsi que deux autres à St Kitts: Jessica Harland Jacob, Builders of Empire, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, p. 39.

 

[5] Comme bon nombre de loges à l’époque, souvent pour non paiement des cotisations.  Lorsque la Grande Loge Unie d’Angleterre fut créée en 1813, résultant de l’union de la Grande Loge dite des « Modernes » et de la Grande Loge dite des « Anciens » elle en profita pour assainir la situation financière et rayer de ses registres les loges qui n’étaient pas en règle avec le Trésor. Ainsi la première loge noire des Etats-Unis, l’African Lodge crée par Prince Hall fut victime de cette épuration des registres…

[6] Voir Cécile Révauger, -« A quels saints se vouer ? La première loge de Trinidad, Les Frères Unis/United Brothers entre obédiences française, américaine et écossaise de 1788 à 1838,  Quels Modèles pour la Caraïbe ?, sous la codirection de Lionel Davidas et Christian Lerat, Paris,  L’Harmattan, 2008,  p.33-47.

[7] Voir l’article de Curtis Jacob dans le présent recueil.

[8] On appelle « chapitre » chaque association chargée d’octroyer des « hauts grades », tels que ceux du Royal Arch,  c'est-à-dire des grades plus « élevés » que les trois premiers (apprenti, compagnon et maître) quant à eux délivrés dans les loges ordinaires, dites « loges bleues ».

[9] Atwell, p. 21: le réglement intérieur précisait « That every person being a civilian who shall hereafter be initiated in Masonry by a Military Lodge in this Island or who being a Mason shall hereafter achieve any degree in Masonry in any Military Lodge in this Island, shall not be admitted to become a member of any of the Associated Lodges or visit any one of such Lodges ».

[10] Aviston D.  Downes, « Freemasonry in Barbados, 1740-1900 : Issues of Ethnicity and Class in a colonial Polity »,  Journal of the Barbados Museum and Historical Society, Vol. 53,2007, p. 59 Selon Downes les militaires de la garnison de Ste Anne représentaient 36,4% des membres des loges anglaises de la Barbade entre 1880 et 1905.

[11] Les « Crown colonies », telles que Trinidad ou le Guyana britannique, étaient placées directement sous l’autorité du gouvernement britannique et n’avaient donc pas d’assemblée législative locale, contrairement aux « chartered colonies » telles que la Barbade et la Jamaïque.

[12] Le gouvernement britannique promulgua à cet effet un Order in Council en 1823, qui put prendre effet à Trinidad parce que cette colonie était directement sous son contrôle mais non à la Barbade ou à la Jamaïque où les assemblés législatives locales s’y opposèrent.

[13] « The unveiling of the memorial Tablet of Sir Evan J.M.Macgregor, Bart », in Journal of the Barbados Museum and Historical Society, Vol.31, pp.168-177.

 

 

[14] « I beg now to call your attention to that part of the Book of Constitutions which expressly forbids any one being initiated into our Order unless he be Free by Birth. As there are many reputable coloured men in this island who are desirous of being made masons, but are disqualified by that part of the Constitution before referred to,  we beg therefore to be more fully informed upon that subject for our future guidance, as we understand that such objections do not prevail in England” , dans Annual Returns, 7th April 1840, « Albion loge to United Grand Lodge of England ». Voir aussi le texte de l’exposition « Squaring the triangle: freemasonry and antislavery »  organisée par l’archiviste Susan Snell de la Library and Museum of Freemasonry en 2007; également Atwell, p. 24.

 

[15] David Clarke, « Irish freemasonry in Barbados », 2001 (article non publié, collection privée de Gilmore Rocherford)

 

[16] Je remercie Gilmore Rocheford d’avoir établi de façon informelle à mon intention une liste des maçons célèbres de la Barbade et des loges auxquelles ils appartinrent.

[17] « Ceremony of Constituting and Consecrating a New Lodge », 1904. J’ai pu consulter ce rituel dans les archives privées de la loge St George, à St George, à la Grenade.

[18] H.F.G Rocheford, « Hono.Grand Provost », « Fifty Years of Templar Masonry in Barbados. The Story of the Scotia Preceptory », sans date, p.2.

 

 

[19] « Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings. Seventy-fifth anniversary 1904-1979 », Grenada, The Masonic Hall, Fri. 7 December, 1979.

[20] Cela m’a aimablement  été expliqué à la Barbade par Gilmore Rocheford.

[21] Ancient Order of Foresters, 9th Biennal Conference, St George’s , Grenada, August 1991, preface de Sir Paul Scoon.

[22] Les deux Grandes Loges anglaises, celle des « Modernes «  et celle des « Anciens »  fusionnèrent en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre, qui a gardé cette appellation depuis.

[23] « In consideration of contributions formerly made to the Central Schools by the United Lodges of the Masonic body, now represented by Albion lodge, that body shall have the right of nominating from time to time two boys (two girls) to be admitted and elected free of charge in the ordinary curriculum of the school provided that such nominated pupils be subjected in all other respects to the provisions of this scheme and to such other regulations as the Governing Body under its authority shall make from time to time», dans  Atwell, p. 27-28.

 

[24] Lettre manuscrite écrite par le secrétaire de la loge St George, archives privées de la loge, gracieusement mises à ma disposition lors de mon séjour à la Grenade en février 2008.

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Published by Cecile Revauger
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