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Texte libre

 

Cécile Révauger,
Professeur des Universités,
UFR d’anglais,
Université Michel de Montaigne

 

Je suis née à Bordeaux en 1955, j’ai fait mes études secondaires au lycée François Magendie de Bordeaux et supérieures à l’Université de Bordeaux III.  Le concours des IPES qui existait alors (pré-recrutement au métier de professeur dans l’enseignement secondaire) m’a permis de vivre dans un relatif confort mes années d’étudiante. J’ai  été reçue aux concours du CAPES et de l’agrégation  en 1977. Enseignante dans un collège d’Argenteuil, puis dans divers collèges et lycées des régions lyonnaise et grenobloise, j’ai  soutenu une thèse de troisième cycle en 1983  sur le conte oriental en Angleterre, ce qui m’a permis d’être recrutée comme professeur agrégé à l’Université Stendhal-Grenoble III en 1985, puis comme maître de conférences dans cette même université en 1987. Mes recherches sur le XVIIIe siècle anglais m’ont incitée à étudier la franc-maçonnerie, née à l’époque des Lumières, de Locke et de Newton. En 1984, il fallait pour cela relever un triple défi : d’une part il s’agissait d’un domaine  largement inexploré par la communauté universitaire et qui semblait donc un peu ésotérique et suspect, d’autre part les archives maçonniques n’étaient pas aussi disponibles qu’elles le sont aujourd’hui, les Grandes Loges anglo-saxonnes faisant à l’époque preuve d’une certaine réserve à l’égard des recherches ayant un caractère public, enfin le chercheur en question était une femme…une bizarrerie pour la plupart des spécialistes britanniques et américains de la franc-maçonnerie … alors qu’aujourd’hui les bibliothèques maçonniques m’ouvrent largement leurs portes et que  les conservateurs font preuve de la plus grande bienveillance à mon égard, comme à l’égard de tous les chercheurs, pourvu que leur travail soit réellement scientifique.

Une bourse Fulbright de la Commission franco-américaine m’a permis d’effectuer des recherches dans les bibliothèques  de Boston et de Washington DC, sans oublier celle de Cedar Rapids, Iowa. Située au cœur du pays du maïs, elle aida sans nul doute son fondateur à tromper l’ennui et rassemble l’une des plus vastes collection d’archives maçonniques . Je pus ainsi rédiger ma thèse d’Etat, « La franc-maçonnerie en Grande –Bretagne et aux Etats-Unis au XVIIIè siècle : 1717-1813 », soutenue à l’Université de Bordeaux III en 1987, sous la direction de Régis Ritz.  Je publiai une version abrégée de cette thèse aux Editions EDIMAF en 1990. Depuis, j’ai publié de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie, un ouvrage sur les «  Anciens et les Modernes » (, c'est-à-dire  les deux Grandes Loges rivales d’Angleterre, et un livre sur la franc-maçonnerie noire aux Etats-Unis, « Noirs et francs-maçons » (2003). J’ai écrit cet ouvrage grâce à l’obtention d’une seconde bourse de recherche Fulbright qui m’a permis de travailler sur les archives des Grandes Loges noires de Prince Hall à New York et Washington DC. J’ai été nommé professeur des universités en 1990.

J’ai  mené de front recherche et enseignement, comme la plupart des universitaires français. En bonne dix-huitiémiste, je me suis toujours un peu considérée comme citoyenne du monde, et à défaut de pouvoir le sillonner autant que je désirais, j’ai trouvé beaucoup de vertus à la mobilité universitaire…j’ai donc successivement occupé des postes à l’Université de Grenoble (Stendhal-Grenoble III), de Provence (Aix-Marseille I), des Antilles et de la Guyane (en Martinique) avant de rejoindre mon Université-mère, si je puis dire, l’Université de Bordeaux III. Chaque poste m’a apporté un grand nombre de satisfactions et seul l’impérieux besoin de découvrir de nouveaux  horizons a motivé chaque  départ.  A Grenoble, j’ai occupé un poste dit « double-timbre », à l’époque des premiers IUFM, c'est-à-dire que j’enseignais à l’Université tout en exerçant les fonctions de directrice adjointe de cet IUFM pionnier, ouvert à la collaboration avec les universitaires. Ce fut une expérience enrichissante, qui me permit de lancer un certain nombre de programmes de coopération internationale et de côtoyer des milieux  sociaux variés,  des cultures professionnelles  diverses, enseignants du secondaire, anciens directeurs d’écoles normales, corps d’inspection. J’y ai acquis, je pense, quelques qualités de diplomate, à une époque, bien sûr révolue, où pédagogues fondamentalistes et universitaires récalcitrants s’affrontaient allègrement.

 Aujourd’hui je fais partie du CIBEL de Bordeaux, le Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières, dirigé par Jean Mondot. Mes recherches actuelles, outre la franc-maçonnerie, sont consacrées aux  Lumières et  à l’historiographie des Lumières,  ainsi qu’à l’histoire de la Caraïbe anglophone,  de l’époque des sociétés de plantation à l’abolition de l’esclavage.  J’anime des séminaires de master, dirige des thèses sur le dix-huitième siècle britannique et sur la Caraïbe anglophone des XVIII  et XIXe siècles.

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Prof. Cécile Révauger

English studies

Michel de Montaigne Bordeaux III University

 

I was born in Bordeaux and was a student at Bordeaux University. I passed the “agregation”  in 1977. I first taught in secondary schools, before registering a thesis on the oriental tale in 18th century . After defending this thesis I started my academic career at Grenoble University. I switched from the oriental tale to Masonic studies as I developed a particular  interest in the 18th century and considered that Masonic lodges could only emerge in the wake of the Enlightenment. At the time studying masonry was a real challenge, first because the academic community was a bit suspicious of the validity of masonry as a scientific field to be explored as it was such an unusual subject, second because Masonic libraries themselves were suspicious and not used to giving public access to their sources, and last but not least because I was a woman, a rarity on Masonic premises  and therefore a strange scholar…Today things have totally changed of course and the curators and staff  of the main Masonic libraries in Britain and the States are extremely helpful. A Fulbright award allowed me to spend a lot of time working on Masonic archives in Boston, Washington DC and Cedar rapids, Iowa: in corn country providing such a huge  collection is  no small feat! The library of the Grand Lodge of Iowa is one of the largest Masonic libraries in the world. I defended my PHd dissertation in 1987, entitled: “ 18th century Freemasonry in and the ”. An abridged version was published  in 1990. I have produced several articles on Freemasonry since. I was appointed “professeur des Universités” in 1990. I obtained a second Fulbright Award in 1999 , which allowed me to work in New York and Washington DC libraries and write a book on black freemasonry in , Noirs et francs-maçons, published in 2003.

As a true 18th century  specialist, I have always considered myself as a “citizen of the world” and although I could not explore the world as much as I wanted to, I did my best and seized all the opportunities to apply for various positions.  This does not mean that I was unhappy with my work but simply wanted to discover a little more each time... This explains why I successively occupied academic positions at Grenoble Unversity, Université de Provence, Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) before  coming back to Bordeaux, my home town and university. As most French scholars I have always combined teaching and research activities.

I am now a member of CIBEL (Centre Interdisciplinaire Bordelais d’Etudes des Lumières), the research centre chaired by Jean Mondot at Bordeaux University.  I  teach seminars at master level and I am currently supervising theses on 18th century and in Caribbean studies.

My current research is devoted to freemasonry, the Enlightenment and the historiography of the Enlightenment as well as Caribbean eighteenth and nineteenth century studies.

8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 17:17

 

 

A propos des conférences de mes doctorants sur la franc-maçonnerie à l'Athénée de Bordeaux

 

 

http://www.sudouest.fr/2013/09/30/la-fac-etudie-les-loges-1184275-2780.php

 

 

 A propos de la conférence que j'ai donnée chez  Mollat en compagnie de Pierre Morère sur le dictionnaire Le Monde Maçonnique des Lumières

 

 

http://myglobalbordeaux.com/culture/victor-louis-montesquieudes-vies-maconniques-eclairees/

 

 

 

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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 10:26

 

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 11:37

Conférence

 

 

Cécile Révauger, en compagnie de Pierre Morère, présentera :

 

 

Le Monde Maçonnique des Lumières.

Europe Amériques Colonies

 

Pourquoi un dictionnaire prosopographique ?

 

 

Mercredi 2 octobre, 18h, salons de la librairie Mollat, Bordeaux

 

 

 

 

LE MONDE MAÇONNIQUE DES LUMIÈRES

 

(Europe-Amériques & Colonies, Dictionnaire prosopographique

publié sous la direction de Charles Porset et Cécile Révauger

 

Paris, Éditions Champion, Dictionnaires et Références N°26. 3 vol., reliés, 2848 p., 15,5 x 23,5 cm. ISBN 978-2-7453-2496-2.

 

 

Le roi Salomon et les bâtisseurs de cathédrales font partie des mythes mais l’histoire de la franc-maçonnerie débute avec celle des Lumières, plus précisément en Angleterre et en Écosse, à l’époque de Newton et de Locke, dans un contexte de rejet des dogmes et de tolérance religieuse et politique accrue. Les loges, espaces de convivialité et expression concrète de la nouvelle sociabilité, franchissent les océans pour encourager la création de réseaux intellectuels et commerciaux, l’intégration coloniale comme les mouvements d’émancipation. Ce n’était pas tant ce que l’on faisait en loge qui importait, mais bien plutôt le fait de pouvoir nouer des relations de confiance, de tisser des liens précieux à une époque où n’existait aucune protection sociale ou aucune garantie d’ordre financier.

A ce jour, il n’existe pas d’ouvrage consacré spécifiquement aux francs-maçons du siècle des Lumières. Ce dictionnaire, conçu par des spécialistes du dix huitième siècle,  replace les francs-maçons dans le contexte social, culturel, philosophique et politique. Cent vingt collaborateurs ont tenté de retracer plus de mille parcours de vie, avec l’espoir que le lecteur aura ainsi un aperçu du monde maçonnique des Lumières.

 

 

 

 

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 10:00

Regards de jeunes chercheurs sur la franc-maçonnerie.

 

Vendredi 27  septembre, 20h,  à l’Athénée de Bordeaux, soirée organisée par l’Institut Maçonnique d’Aquitaine (IMAQ)

 

 

La franc-maçonnerie est un objet de recherche universitaire depuis quelques décennies seulement. Pendant longtemps elle n’a intéressé que les amateurs d’histoire locale.  Aujourd’hui,  elle se déroule dans le cadre de  centres internationaux et autour de projets bien définis.  Les doctorants s’attachent à  replacer l’histoire des francs-maçons, des loges et des obédiences dans leur contexte culturel, historique et géo-politique. Cécile Révauger évoquera l’état des recherches  sur la franc-maçonnerie en tentant d’en montrer  les enjeux,  puis quatre de ses doctorants présenteront les grands axes de leurs travaux.

 

Cécile Révauger : introduction générale : la recherche universitaire sur la franc-maçonnerie.

Marie-Anne Mersch : "La Franc-Maçonnerie féminine à l’époque des Lumières"

 

Amanda Brown : "La franc-maçonnerie et la notion de secret dans l'Angleterre du XXème siècle".

 

Simon Deschamps : "Fait maçonnique et pouvoir colonial dans l'Inde britannique"

 

Brinda Venkaya Reichert : « La franc-maçonnerie à l’Ile Maurice au XIXe siècle : à la croisée des cultures coloniales française et britannique ».

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 09:59

 

 

 

LE MONDE MAÇONNIQUE DES LUMIÈRES

 

(Europe-Amériques & Colonies, Dictionnaire prosopographique

publié sous la direction de Charles Porset et Cécile Révauger

 

Paris, Éditions Champion, Dictionnaires et Références N°26. 3 vol., reliés, 2848 p., 15,5 x 23,5 cm. ISBN 978-2-7453-2496-2.

 

 

Le roi Salomon et les bâtisseurs de cathédrales font partie des mythes mais l’histoire de la franc-maçonnerie débute avec celle des Lumières, plus précisément en Angleterre et en Écosse, à l’époque de Newton et de Locke, dans un contexte de rejet des dogmes et de tolérance religieuse et politique accrue. Les loges, espaces de convivialité et expression concrète de la nouvelle sociabilité, franchissent les océans pour encourager la création de réseaux intellectuels et commerciaux, l’intégration coloniale comme les mouvements d’émancipation. Ce n’était pas tant ce que l’on faisait en loge qui importait, mais bien plutôt le fait de pouvoir nouer des relations de confiance, de tisser des liens précieux à une époque où n’existait aucune protection sociale ou aucune garantie d’ordre financier.

A ce jour, il n’existe pas d’ouvrage consacré spécifiquement aux francs-maçons du siècle des Lumières. Ce dictionnaire, conçu par des spécialistes du dix huitième siècle,  replace les francs-maçons dans le contexte social, culturel, philosophique et politique. Cent vingt collaborateurs ont tenté de retracer plus de mille parcours de vie, avec l’espoir que le lecteur aura ainsi un aperçu du monde maçonnique des Lumières.

 

 

Bon de commande à demander aux Éditions Champion : 3 rue Corneille F-75006 Paris. Au prix de 500 € (+ frais de ports de 15E).

 

 

 

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 09:56

Emmanuel Pierrat, Les Secrets de la franc-maçonnerie, Paris, Vuibert, 2013, 227p.

 

Dans cet ouvrage, l’auteur dépoussière certains mythes et bouscule quelques d’idées reçues.   Il  démontre que le rapport entre francs-maçons et Templiers est fort lointain, les seconds s’inscrivant nettement dans une tradition chrétienne alors que les premiers rejettent tout dogme. Il distingue clairement les francs-maçons, qui se réclament des Lumières et de la raison,  des Rosicruciens, d’inspiration mystique et hermétique. Le dollar américain n’est pas plus maçonnique que la Tour Eiffel, sauf dans l’imagination fertile de certains…

La partie historique est généralement bien documentée et tient compte des apports récents. Ainsi Mirabeau est bien compté au nombre des maçons, depuis la découverte du carnet de Pastoret à la bibliothèque de Lexington par Charles Porset.  Il est regrettable cependant que l’Auteur reprenne la thèse de la scission entre Anciens et Modernes, thèse aujourd’hui totalement réfutée par les historiens de la maçonnerie anglaise : on sait en effet que la Grande Loge des Anciens apparue vers 1751 ne fut pas une scission de la Grande Loge d’Angleterre mais une nouvelle obédience créée en grande partie par des immigrés écossais et irlandais qui ne furent pas accueillis par les maçons anglais au sein des loges existantes. Petit détail, Benjamin Franklin ne publia pas les Constitutions d’Anderson en 1732 mais en 1734, après son élection à la Grande Maîtrise de Pennsylvanie, donnant ainsi  pour la première fois une édition américaine du fameux ouvrage. Enfin, au risque d’en décevoir beaucoup, selon le spécialiste de la franc-maçonnerie d’Amérique latine, José Antonio Ferrer Benimeli, Bolivar ne fut pas maçon (voir sa notice dans le Monde Maçonnique des Lumières, codirigé par Charles Porset et moi-même, éditions Champion, 2013).

L’Auteur aborde très bien la campagne anti-maçonnique américaine des années 1826 et suivantes, suite à la célèbre affaire Morgan, et donne un bon aperçu de l’histoire de la franc-maçonnerie aux États-Unis. Cependant il  évoque la discrimination à l’égard des maçons noirs de façon un peu rapide. Le problème, aujourd’hui encore, n’est pas simplement que les maçons blancs et noirs fréquentent des obédiences différentes, mais que huit Grandes Loges blanches, situées comme par hasard dans des États du Sud (Alabama, Arkansas, Caroline du Sud, Floride, Géorgie, Louisiane, Mississipi, Tennessee, Virginie occidentale) continuent à considérer les francs- maçons de Prince Hall (c'est-à-dire des obédiences noires) comme irréguliers.

L’histoire des femmes en franc-maçonnerie est bien abordée, même si l’Auteur ne fait pas trop la différence entre les loges d’adoption du dix-huitième siècle, inspirées par les principes des Lumières, et celles du dix-neuvième siècle, surtout guidées par un esprit de bienfaisance au service des loges masculines, un peu comme les loges de l’Eastern Star aux États-Unis aujourd’hui.  Les débuts de la franc-maçonnerie mixte en France (GLSE, DH) sont bien analysés, ainsi que ceux de la franc-maçonnerie féminine (GLFF).

On regrette un peu que l’Auteur privilégie l’histoire du REAA (Rite Ecossais Ancien et Accepté)  au détriment de celle du Rite Français, qui a pourtant marqué de façon déterminante l’histoire de la franc-maçonnerie française, comme le montre bien l’Histoire Illustrée du Rite Français récemment publiée par Ludovic Marcos.

L’Auteur montre le panorama des différentes obédiences et explique en particulier  que la GLDF n’a rien à voir, historiquement parlant, avec la toute première Grande Loge de France du XVIIIe siècle. De façon générale, il a raison d’ironiser sur la multiplicité des obédiences : « La France n’est pas seulement le pays des fromages. C’est aussi celui des obédiences maçonniques ». Cependant, il passe un peu sous silence les divergences de fond, à savoir les deux points de clivage entre franc-maçonnerie libérale et franc-maçonnerie anglo-saxonne, la question de la croyance en Dieu et de l’admission des femmes. Chemin faisant, il gomme ainsi la différence pourtant fondamentale de nos jours encore entre d’une part une franc-maçonnerie qui prône la liberté de conscience et d’autre part une franc-maçonnerie qui exige la croyance en Dieu et exclut les femmes. Ecrire que la GLNF est le « modèle d’une obédience régulière » sans problématiser la notion même de « régularité » est un peu rapide. Il faudrait préciser que, de façon assez arbitraire, la Grande Loge Unie d’Angleterre n’accorde sa reconnaissance qu’à une seule Grande Loge par pays (en France elle n’en reconnait aucune depuis les problèmes internes qui ont agité la GLNF). Par ailleurs, on peut regretter que l’Auteur nous parle davantage des perdants que des gagnants dans le combat du GODF pour la mixité.

Ces quelques remarques ne sauraient nuire à mon impression générale, fort positive. Avec beaucoup d’humour, l’Auteur parvient à donner un excellent aperçu de la franc-maçonnerie et de ses enjeux contemporains à tous ceux qui se posent des questions à son sujet. S’il dénonce avec raison les excès de la « quincaillerie symbolique », il donne cependant à ses lecteurs un aperçu très raisonnable des principaux symboles tels que l’équerre et le compas, le maillet et le ciseau et quelques autres encore. Il explique fort bien que le secret tant reproché aux francs-maçons se comprend en raison des persécutions dont ces derniers ont été victimes sous l’Occupation et sous le régime de Vichy.

Cet ouvrage a le mérite de bien cibler son public : non pas des spécialistes (on ne trouvera que  très peu de notes de références et de sources, pas de bibliographie) mais des lecteurs intrigués par la franc-maçonnerie et désireux de mieux la connaître. L’Auteur réfute un certain nombre de préjugés et suggère des pistes de réflexion. Il nous livre ainsi un essai, qui tend à montrer les différents visages de la franc-maçonnerie aujourd’hui en éclairant son passé, ainsi que  les parcours d’un certains nombres de maçons, en politique (Schœlcher, Jules Ferry…) ou  dans la vie culturelle,  de Voltaire à Kipling et jusqu’à Hugo Pratt …Il porte un regard sans complaisance sur certains acteurs bien connus. Ainsi il aborde la personnalité complexe de Jules Ferry, ses apports dans le secteur éducatif mais aussi sa condamnation de la Commune et ses ambigüités sur le colonialisme… Il met en valeur la modernité des fraternelles tant décriées, qui permettent à des hommes et à des femmes de se regrouper par affinités. Il montre les francs-maçons en mouvement, actifs dans la Cité, et non pas en mal d’ésotérisme. Il démontre que les francs-maçons se regroupent parfois et agissent ensemble au nom de principes, mais sans que l’on puisse les accuser de quelconque complot, thèse aujourd’hui totalement ridicule, mais qui a pourtant été la cause de graves persécutions.

Emmanuel Pierrat donne envie aux lecteurs de mieux connaitre la franc-maçonnerie, et a le mérite de contrer un certain nombre de préjugés tout en faisant  la distinction entre mythe et histoire. Je vous engage à lire cet ouvrage. Cécile Révauger, le 9 septembre 2013.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:12

Cécile Révauger, Université de Bordeaux.

 

 

Franc-maçonnerie et émancipations dans la Caraïbe anglophone : Barbade, Grenade, Trinidad.

 

Fille des Lumières anglaises et écossaises, la franc-maçonnerie moderne date de 1717 en Angleterre et de 1736 en Ecosse, même si des loges et guildes existaient aux siècles précédents, sous différentes formes. Elle ne tarda pas à se développer en dehors des îles britanniques, suivant de très près la progression de l’Empire colonial. C’est aux Antilles britanniques que nous nous intéresserons ici,  plus particulièrement à trois îles, la Barbade, la Grenade et Trinidad, avec quelques incursions à Ste Lucie mais en laissant malheureusement de côté la Jamaïque qui représente à elle seule un champ d’étude très riche. Des recherches sur le terrain ont permis d’affiner cette étude et de compléter les archives conservées à la Bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre[1]. Citons en particulier la collection d’annual returns, ces comptes rendus envoyés régulièrement par les loges de la Caraïbe aux Grandes Loges britanniques auxquelles elles étaient rattachées. Outre un séjour fructueux aux archives nationales de la Barbade, j’ai pu rencontrer des historiens locaux, proches des loges locales, qui ont mis gracieusement à ma disposition leurs archives privées[2]. Leur aide m’a été d’autant plus précieuse que des cyclones ont ravagé une grande partie des collections conservées dans les bibliothèques publiques de  la Grenade et de la Barbade. En dépit de convergences certaines, c’est la grande diversité des paysages maçonniques locaux qui frappe tout regard extérieur. Chaque loge est ancrée dans un contexte bien particulier, qui diffère selon les îles.

La première loge caribéenne fut celle d’Antigue, la Parham Lodge qui obtint une patente de la Grande Loge d’Angleterre le 31 janvier 1738[3]. Selon Gould, historien de la franc-maçonnerie britannique célèbre au début du vingtième siècle, il existait déjà trois loges à Antigue en 1739, qui travaillaient directement sous l’égide de la Grande Loge d’Angleterre tandis qu’une quatrième dépendait de la Grande Loge Provinciale de Nouvelle Angleterre. Jessica Harland Jacob cependant n’a pu en identifier avec certitude que deux en 1743 [4]. La Jamaïque fut la deuxième île de l’archipel à voir apparaître la franc-maçonnerie, en 1739, suivie de près par la Barbade. Un certain Alexander Irvine, un Anglais qui venait de s’installer à la Barbade, y fonda la loge St Michael n°94 le 12 mars 1740. La loge La Sagesse St Andrew n°243 fut la première loge constituée à la Grenade en 1764 par les Anglais, mais rayée du registre de la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1813[5] . Ce « titre distinctif »  français n’est guère surprenant car la Grenade était encore peuplée d’un grand nombre de Français et n’était devenue anglaise que depuis peu. On trouve le même cas de figure à Trinidad, trente ans plus tard, lorsque La Loge Les Frères Unis, s’y installe en 1794. Son titre français se justifie doublement,  d’une part parce que la loge est importée de Sainte Lucie et a été fondée par le Grand Orient de France, et d’autre part parce que l’île de Trinidad est alors majoritairement peuplée de planteurs français, bien qu’appelée à devenir anglaise trois ans plus tard[6]. Les premiers pas de la franc-maçonnerie furent très différents à la Barbade, à la Grenade et à Trinidad, et ce pour des raisons qui tiennent bien davantage aux différences de contextes qu’à des idiosyncrasies  liées aux rituels. Contrairement aux autres îles, la Barbade qui fut même surnommée « Little England » demeura britannique des débuts de la colonisation à son indépendance. Trinidad en revanche fut tout d’abord espagnole, mais peuplée essentiellement de planteurs français qui restèrent pour la plupart lorsque le général écossais Ralph Abercrombie s’empara de l’île en 1797 pour le compte du gouvernement britannique.  Abercrombie leur laissa la liberté de culte tout en autorisant le gouvernement espagnol local  - le Cabildo - à rester en place et à continuer à légiférer selon la loi espagnole. La Loge les Frères Unis prit soin de ne pas froisser les autorités britanniques et préféra changer d’allégeance, renonçant à sa patente française au profit d’une patente de la Grande Loge de Pennyslvanie puis de la Grande Loge d’Ecosse, au gré des événements géopolitiques (Révauger, 2008, 33-47) . La Grenade quant à elle demeura française jusqu’en 1763, date à laquelle elle fut cédée au Royaume Uni. Les Français cependant s’emparèrent de nouveau de l’île pour une courte période, de 1779 à 1783, avant de devoir y renoncer définitivement. En 1795, Julien Fédon,  petit planteur mulâtre,  tenta une dernière fois de placer l’île sous contrôle français  en libérant ses propres esclaves, en vue de suivre l’exemple des Jacobins et de la première émancipation de 1794, en tuant le gouverneur britannique, et en terrorisant les Anglais une année entière[7].  On sait peu de chose des débuts de la franc-maçonnerie à la Grenade mais Gould mentionne l’existence de deux loges françaises dans les années 1780 ainsi que la création d’une troisième en 1828, la Loge La Bienfaisance, sous la bannière  du Grand Orient de France (Gould, V, 101). Le fait qu’une loge ait pu être rattachée à la France alors que l’île était désormais britannique mérite d’être signalé, mais n’est pas si étonnant : la présence française était encore très forte, ne serait ce que par la mémoire de Fédon, mais aussi en raison du grand nombre de francophones, comme l’atteste la survivance aujourd’hui encore de noms  de localités tels que « Sauteurs », « Fontenoy », Molinière » et quelques autres…

 Notre principale interrogation portera sur le rôle joué par la franc-maçonnerie à la Caraïbe.  Dans quelle mesure  a-t-elle servi de relais à l’autorité coloniale ou bien au contraire  favorisé les émancipations ?  Les loges ayant surgi dans le sillage de l’Empire britannique, elles ont longtemps favorisé l’implantation des élites coloniales et contribué à renforcer les liens avec la métropole. Cependant elles ont également établi de nombreuses passerelles entre les îles et tissé des liens précieux pour favoriser l’émergence d’élites locales et structurer des identités nationales.

 

Les loges de la Caraïbe, agents de l’Empire britannique ?

        

 

Dès les années 1730 la Grande Loge d’Angleterre nomma des Grands Maîtres Provinciaux, à la fois en Angleterre et dans les colonies, chargés d’encourager la création de loges dans un secteur particulier puis de veiller à leur bon fonctionnement et à leur régularité et de rendre compte de leurs activités auprès des instances de la métropole. Il arrivait que la fonction de Grand Maître Provincial soit purement honorifique mais dans la plupart des cas elle facilita les liens avec l’Angleterre, puis l’Ecosse et l’Irlande. La concurrence entre les Grandes Loges fut de nature différente en fonction du contexte politique. A la Barbade, ce sont les Grandes Loges anglaises des Modernes et des Anciens, la Grande Loge d’Ecosse et la Grande Loge d’Irlande qui rivalisèrent. A la Grenade en revanche Français, Anglais et Ecossais animèrent le paysage maçonnique. A Trinidad les Grandes Loges française et américaines ne tardèrent pas à s’éclipser au profit des Grandes Loges anglaises, écossaise et irlandaise. Les Grandes Loges britanniques s’implantèrent dans les Antilles britanniques à la fois par l’intermédiaire de loges militaires et en fondant des loges sur les terres conquises. Toutes encouragèrent l’existence de ces loges itinérantes –travelling lodges- qui étaient en fait des loges militaires suivant les régiments au cours de leurs déplacements. Selon Harland Jacob la Grande Loge irlandaise fut particulièrement active dans ce domaine. Dans certains cas une  rivalité exista entre les loges militaires et les loges civiles, comme à la Barbade, car même si elles comprenaient souvent les mêmes membres, les premières étaient sans doute considérées comme des agents de l’Empire alors que les secondes étaient composées certes de Britanniques, mais vivant désormais dans « leur » nouveau pays, la Barbade. Ainsi le « chapitre » des hauts grades rattaché à  la  loge locale[8], nommée de façon tout à fait révélatrice Albion Lodge, ce qui montre bien que cette dernière revendiquait son lien direct avec l’Angleterre, porta plainte contre la loge militaire implantée à la garnison de Ste Anne, à Bridgetown,  pour avoir délivré le degré du Royal Arch à l’un des membres de cette loge et avoir ainsi empiété sur ses prérogatives[9]. La loge militaire dut présenter ses excuses et s’engager à ne plus recommencer ! Les officiers et sous officiers britanniques ne se contentaient pas de « maçonner » dans les loges militaires : une proportion énorme de militaires rejoignait également les loges civiles locales[10].

A la Barbade comme à Trinidad une grande partie de l’élite coloniale appartenait à la franc-maçonnerie. Sir Ralph Abercrombie, qui conquit Trinidad en 1797, avait été initié en Ecosse, tout comme William Fullerton, l’un des trois commissaires mis en place par le gouvernement britannique pour neutraliser Picton, le gouverneur tyrannique de l’époque. Aucun des deux ne semble cependant avoir fréquenté la seule loge de l’époque, et pour cause, car elle était essentiellement composée de planteurs français et de membres du Cabildo : l’île étant une colonie de la Couronne, récemment acquise par les Britanniques, elles ne disposait pas d’assemblée législative propre comme la Barbade ou la Jamaïque[11]. Cependant, étant donné qu’elle avait conservé la législation espagnole, tout en étant placée directement sous l’autorité de la Couronne britannique, elle était encore dotée d’un gouvernement local,  le Cabildo , vestige de l’occupation espagnole, aux pouvoirs nécessairement un peu réduits depuis qu’elle était sous autorité britannique.

Les gouverneurs  et hommes politiques de la Barbade occupèrent parfois des fonctions prestigieuses au sein des Grandes Loges Provinciales locales.  Ainsi, Lord Seaforth , un Ecossais, gouverneur en 1801, fut sollicité par les maçons locaux pour devenir leur Grand Maître Provincial, ce que la Grande Loge d’Irlande, accepta de faire (Downes, 2007, 55-57).  En 1817, la Grande Loge Unie d’Angleterre nomma John Alleynes Beckles, qui occupait alors un poste stratégique puisqu’il était président de l’assemblée législative locale (Speaker), Grand Maître Provincial de la Barbade. Les deux hommes s’affrontèrent plus ou moins directement en se mêlant à la principale controverse politique de l’époque. Le Gouverneur Seaforth et Grand Maître Provincial d’Irlande  apporta son soutien au parti des  « Salmagundis », des petits propriétaires qui prônaient des réformes libérales et qui organisèrent un grand meeting au temple maçonnique de Bridgetown (Freemasons’Hall) tandis que le Speaker Beckles,  le Grand Maître Provincial d’Angleterre, soutint le parti des riches planteurs, les « Pumpkins » qui s’opposaient à toute démocratisation.  Cependant, « tous resserrèrent les rangs lorsqu’on débattit de questions raciales et d’esclavage » (Downes, 2007, 59-60). On sait que les planteurs de la Barbade, comme ceux de la Jamaïque,  s’opposèrent à la volonté du gouvernement britannique, qui sous l’impulsion des abolitionnistes, voulait adoucir le sort des esclaves en réduisant les horaires de travail ou en interdisant l’usage du fouet à l’égard des femmes, ou pour améliorer le rendement[12].  Le gouverneur qui succéda à Lord Seaforth, de 1817 à 1820,  Stapleton Cotton, 1er Vicomte de Combermere (1773-1865) fut également franc-maçon. Sir Evan John  Murray Mac Gregor, gouverneur des Iles sous le vent de 1833 à 1836, fut inhumé dans le caveau de Alexander Irvine en 1841, dans la cathédrale St Michael de Bridgetown. Bien que son appartenance à la franc-maçonnerie n’ait pu être prouvée, elle seule peut expliquer que le gouverneur ait été placé dans la tombe du fondateur de la première loge de la Barbade et que en 1966 le clan Mac Gregor ait organisé une cérémonie pour déposer une plaque en mémoire de leur ancêtre dans cette même cathédrale, en présence du Premier Ministre de la Barbade, Errol W. Barrow, lui-même maçon, du Grand Maître de la Barbade et du vénérable de la loge historique, Albion Lodge[13].

L’intégration des Noirs dans les loges britanniques et irlandaises ne se fit pas sans mal. L’un des premiers incidents connus remonte au 8 janvier  1823, lorsque  le secrétaire de la loge Albion, James Cummins, écrivit à Thomas Harper, alors Grand Maître adjoint de la Grande Loge anglaise pour lui faire part de son inquiétude : en effet un Noir nommé Lovelace Oviton (ou Overton) venait de solliciter son admission dans cette loge en tant que visiteur, car il était détenteur d’un certificat maçonnique établi par la loge Royal Clarence de Brighton, affiliée à la Grande Loge anglaise des « modernes » en 1806, donc quelques années avant l’unification des « Anciens » et des « Modernes ». Etant donné que la Grande Loge anglaise était maintenant unifiée, le vénérable de la loge Albion pouvait difficilement arguer de différences rituelles. Pire, le dénommé Oviton avait exprimé le souhait de fonder une loge de maçons noirs …Cummins avait tenté de l’en dissuader mais s’en référait maintenant à la Grande Loge d’Angleterre. Le même Oviton, mulâtre libre, n’en signait pas moins une déclaration de loyauté au gouverneur la même année pour s’opposer à l’amélioration du sort des esclaves…(Downes, 2007, 62). Or paradoxalement c’est cette même loge d’ Albion qui une vingtaine d’années plus tard attira l’attention de la Grande Loge Unie d’Angleterre sur la nécessité de changer les règlements afin de permettre aux loges de la Caraïbe d’initier des hommes noirs, en 1840, précisément au moment où la Grande Loge apportait son soutien aux abolitionnistes du monde entier en hébergeant dans ses locaux prestigieux –le Freemasons’Hall de Londres- la convention internationale de l’Anti-Slavery Society. Le secrétaire de la loge expliquait maintenant que plusieurs hommes noirs avaient sollicité leur admission, alors que les constitutions maçonniques stipulaient encore que seuls des hommes « nés libres » pouvaient être initiés. Or, comme le faisait remarquer le secrétaire d’Albion Lodge, les francs-maçons anglais eux-mêmes semblaient avoir enfreint ce règlement sur le sol britannique en admettant des Noirs à quelques reprises[14].  Ce souhait d’intégration des Noirs était loin d’être partagé par toutes les loges de la Caraïbe. Ainsi la Loge Amity 277  envoya le 2 juillet 1840 une missive à la Grande Loge d’Irlande, à laquelle elle était affiliée, pour demander si l’émancipation des esclaves devrait vraiment entraîner leur admission dans les loges[15]. Les loges d’Antigue et de St Vincent en revanche adoptèrent une démarche semblable à celle d’Albion Lodge. La Grande Loge Unie d’Angleterre se donna le temps de la réflexion, mais en 1847 elle finit par voter une résolution modifiant les termes de ses Constitutions en substituant l’expression « homme libre » à celle de « né libre » (Proceedings, 1847). Pour une fois, ce sont les loges de la Caraïbe qui semblent avoir donné le la et il semblerait que la Grande Loge Unie d’Angleterre ait attendu d’être certaine de leur approbation avant de se décider à effectuer ce changement majeur.

De façon générale, les loges de la Caraïbe s’évertuèrent sans relâche à prouver leur fidélité à l’Empire britannique. Ainsi les maçons de la Barbade envoyèrent une lettre au roi pour le féliciter d’avoir échappé à l’attentat perpétré contre sa personne en 1800, ainsi que le firent les deux Grandes Loges anglaises( Harland-Jacob, 2007, 141). Presque un siècle plus tard, en 1887, la plupart des loges de l’Empire célébrèrent le jubilé  de la Reine Victoria. A cette occasion, la loge Albion fit même une exception, en rendant hommage à la seule femme maçonne de l’Empire britannique, Mrs St Leger Aldworth, une Irlandaise qui aurait été initiée dans les années 1710 à la suite d’une indiscrétion mais aurait ensuite rendu de précieux services à l’Ordre (Atwell, 1976, 52-53). Sans doute la loge, qui ne montrait aucun enthousiasme particulier pour la franc-maçonnerie féminine, fit elle un effort spécial pour être dans l’air du temps et plaire à la reine Victoria, qui n’était elle-même  pourtant pas particulièrement féministe…

Avant les émancipations, la première fonction de la franc-maçonnerie fut bien de maintenir le contact le plus étroit possible entre les élites coloniales et la métropole et de renforcer ainsi l’Empire britannique. Paradoxalement cependant elle favorisa aussi la transition entre élites coloniales et élites locales lorsque chaque pays prit son indépendance. Ainsi le premier gouverneur général nommé par les Britanniques une fois que la Barbade eut pris son indépendance en 1966 fut un franc-maçon noir, Sir Winston Scott, membre de Thistle Lodge [16]. Aujourd’hui encore, à l’exception des Grandes Loges de Prince Hall qui sont indépendantes, la plupart des  loges de la Caraïbe sont encore affiliées soit à la Grande Loge d’Ecosse soit à la Grande Loge Unie d’Angleterre, par l’intermédiaire d’une Grande Loge Provinciale. Cependant ce lien historique entre la franc-maçonnerie de la Caraïbe et le Royaume Uni ne devrait pas éclipser les rapports très fréquents et très étroits qui se sont peu à peu établis entre les différentes îles, en franc-maçonnerie comme dans les autres domaines.

 

La solidarité maçonnique entre les îles des Antilles britanniques.

 

La légendaire solidarité maçonnique n’a pas été un vain mot dans le contexte des Antilles britanniques. Elle s’est exercée à plusieurs reprises à la fois de façon interne et externe entre les îles de Sainte Lucie, de la Barbade, de la Grenade et de Trinidad.  D’une part, les loges se sont aidées mutuellement pour créer d’autres loges ou des chapitres conférant les hauts grades, d’autre part elles ont apporté leur contribution financière en cas de catastrophes naturelles, fort fréquentes dans la zone Caraïbe, en s’adressant souvent non plus simplement aux maçons mais à l’ensemble de la population.

Plusieurs exemples pourraient être cités. Ainsi, lorsque les révolutionnaires français s’emparèrent de Saine Lucie, plusieurs planteurs redoutèrent la vindicte de Victor Hugues et préférèrent s’enfuir : ce fut précisément le cas de Benoît Dert , « maître des cérémonies » de la Loge Les Frères Unis, constituée par le Grand Orient de France, qui s’empara de la patente avant que le temple maçonnique ne soit brûlé dans la petite ville de Micoud, avant de fuir l’île et de se réfugier chez son frère qui possédait une plantation de cacao à Trinidad. C’est là qu’il donna un nouvel essor à la loge qui ne tarda pas à initier des planteurs locaux, dont le propre frère de Benoît. Bientôt la loge allait troquer sa patente française contre une charte américaine puis écossaise (Révauger, 2008, 33-47) au gré des évolutions du contexte politique international.

Les Grandes Loges Provinciales, tout en rendant régulièrement compte de leurs activités aux instances métropolitaines, prirent de nombreuses initiatives pour créer des loges dans les îles avoisinantes. De nos jours, les Grandes Loges Provinciales anglaise et écossaise de la Caraïbe exercent leur autorité sur des juridictions différentes et ne regroupent pas les îles de la même façon. Ainsi à la Grenade, les loges d’affiliation écossaise (Scottish Constitution) dépendent  de la Grande Loge provinciale de Trinidad (District Grand Lodge) alors que celles d’affiliation anglaise (English Constitution) sont rattachées à celle de la Barbade (Provincial Grand Lodge). Les rapports avec les Grandes Loges du Royaume Uni étaient forcément formels et distants, alors que ceux avec les îles proches étaient beaucoup plus concrets. Pour des raisons pratiques, les loges ont eu tendance à tisser des liens de proximité, ce qui leur permettait de se rendre visite et de concrétiser leur désir de solidarité, indépendamment souvent de leur choix initial d’affiliation à l’Angleterre  plutôt qu’à l’Ecosse ou qu’ à l’Irlande.

La communication avec le Royaume Uni était loin d’être aisée, comme l’atteste cet incident en 1813, lors de l’unification des deux Grandes Loges anglaises, l’ « Ancienne » et la « Moderne », lorsque les loges de la Barbade firent une erreur d’interprétation : elles comprirent que l’une des Grandes Loges anglaises avait fusionné avec la Grande Loge d’Irlande et lorsqu’elles s’aperçurent de cette bévue, elles en conçurent un assez fort ressentiment à l’égard de la nouvelle Grande Loge Unie d’Angleterre qui n’avait pas pris la peine de les informer directement (Downes, 2007, 56-57).

Plusieurs loges de la Grenade furent constituées grâce à celles de la Barbade. Ainsi, le 4 novembre 1819 c’est la Grande Loge Provinciale d’Irlande,  siégeant à la Barbade, qui accorda une charte pour fonder la loge St George. Cependant de 1845 à 1904 la franc-maçonnerie fut « en sommeil », pour utiliser l’expression consacrée, et ne retrouva « force et vigueur », toujours selon la terminologie d’usage, qu’au début du XXe siècle, grâce aux efforts d’un certain John Charles Mc Queen, ingénieur de la Grenade impliqué dans la production de la canne à sucre.  Mc Queen , qui avait été initié en 1893 dans la loge anglaise la plus prestigieuse de la Barbade, la loge d’Albion, redonna vie à la loge de St George (aujourd’hui loge St George n° 3073 sur le registre de la Grande Loge Unie d’Angleterre)  avant d’encourager la création d’une autre loge à Ste Lucie, la Loge Abercrombie, du nom du célèbre général écossais qui colonisa Sainte-Lucie et Trinidad. Comme on le voit, de façon paradoxale, tout en développant les échanges inter îles, les maçons de la Caraïbe ne voyaient aucun inconvénient à donner des « titres distinctifs » très impériaux à leurs loges. Mac Queen utilisa apparemment le même rituel pour les deux cérémonies à la Grenade et à Ste Lucie, afin de relancer l’activité de la loge St George et de créer la loge Abercrombie. Ce rituel est actuellement en possession des membres de la loge St George[17]. Le premier vénérable de la loge St George  fut un ecclésiastique, le Révérend Cark-Holman, qui avait lui aussi rallié la loge Albion de la Barbade en 1886, et qui mit à la disposition des « frères » l’aile Nord de l’église anglicane de St George. Ainsi c’est dans une enceinte religieuse que se réunirent ces maçons de la Grenade au début du siècle. Lorsqu’une deuxième loge fut créée à la Grenade, la loge de la Conception, le discours d’inauguration fut prononcé par le maître des cérémonies de la loge Albion. L’aide apportée par cette loge de la Barbade aux francs-maçons de la Grenade est donc indéniable.

La même solidarité s’exerça dans la constitution de chapitres des hauts grades. La Grande Loge anglaise des « anciens », la Grande Loge d’Ecosse encouragèrent les initiatives des maçons de la Caraïbe. Ainsi la franc-maçonnerie des Templiers, perçue comme particulièrement prestigieuse, existait à la Barbade sous la houlette des Anglais, mais pas encore sous celle des Ecossais. Or dans l’île de Trinidad, les maçons avaient un chapitre écossais des Templiers –Scottish Preceptory. Les maçons de la Barbade sollicitèrent ces derniers pour les aider à fonder un chapitre écossais sur le même modèle en 1955[18].

De même, lorsque les maçons de la Barbade décidèrent en 1947 de se doter d’une société d’entraide - Provident Society – ils adoptèrent le concept en vigueur à Trinidad (Atwell, 1976,  54). Les catastrophes naturelles qui frappèrent les îles de la Caraïbe à multiples reprises donnèrent aux maçons l’occasion de s’entraider. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, en 1927 la loge St George de la Grenade fit un don à la loge Abercrombie de Ste Lucie après qu’un incendie air ravagé cette île [19]. En 1955 la même loge de la Grenade apporta son secours aux maçons de la Dominique, frappés par le cyclone Janet qui venait également de ravager leur propre île.  A son tour la même loge St Georgs bénéficia de l’aide de la Grande Loge Provinciale de la Barbade après le cyclone de 2004.

 

Une franc-maçonnerie en phase avec chaque île de la Caraïbe.

 

Bien que la franc-maçonnerie ait surtout attiré les élites sociales du temps des sociétés de plantation, et bien que ce soit encore en partie le cas, peu à peu elle parvint à gagner d’autres secteurs de la population. Les loges accueillirent bientôt une grande variété de membres, sans que l’on puisse parler pour autant de véritable brassage social.

Tout d’abord l’intégration de maçons noirs dans des loges à l’origine composées essentiellement de planteurs se fit très progressivement. La Grande Loge Unie d’Angleterre n’ouvrit la porte des loges aux esclaves émancipés et à leurs descendants qu’en 1847 (voir ci-dessus).  Trinidad connut des évolutions significatives en accueillant, tardivement certes, mais tout de même avant la disposition anglaise, la population locale.  Alors que la Loge Les Frères Unis avait longtemps régné sans partage, la Loge les Frères Choisis de Naparime, fondée en 1823 dans la ville de San Fernando, fut la première à initier des Noirs, après qu’elle ait obtenu non sans mal une patente, accordée par la Grande Loge Provinciale anglaise, suite au refus que lui avaient opposé les maçons de Trinidad qui travaillaient sous la houlette des Ecossais et des Irlandais (Révauger, 2008, 33-47). Le lieu de cette fondation, San Fernando, est significatif : cette ville, éloignée du centre du pouvoir, a toujours connu un métissage important. Les activités de la nouvelle loge ne durèrent que deux ans cependant. C’est la Philantropic Lodge 856 (de Constitution anglaise également), consacrée en 1835, qui donna de nouveau  à des  Noirs l’accès à la « lumière ». La loge existe encore de nos jours. A la Barbade, un directeur d’école, Lee Skeete fut cependant victime de préjugés raciaux et se vit refuser l’entrée dans les loges anglaises dans les années 1950, ce qui l’incita à fonder sa propre loge, Union Lodge n°7551, en 1958. La loge organise de nos jours encore une journée annuelle, avec une conférence sur un sujet maçonnique, la Lee Skeete Memorial Lecture[20]. Certains maçons ont préféré créer des loges totalement indépendantes des Grandes Loges britanniques et se regrouper au sein de la Grande Loge de Prince Hall de la Caraïbe. Cette dernière a des loges à la Barbade, à Trinidad et à Ste Lucie. Si son organisation est indépendante, il est évident que tous les regards des « frères » de Prince Hall de la Caraïbe  se portent vers  la franc-maçonnerie américaine noire.  Tous les ans  les maçons de Prince Hall de la Barbade participent à une série de conférences consacrées à l’histoire de la franc-maçonnerie et plus largement à l’histoire des Noirs et au patrimoine culturel africain, le « Black History Month. »

Certaines loges de Trinidad semblent correspondre à des affinités ethniques ou professionnelles : ainsi, des maçons espagnols fondèrent la Phoenix Lodge 1213EC (de Constitution anglaise) en 1877 (Charles, 1995,  38) et en 1838 des membres de la communauté chinoise furent à l’initiative de la loge Caribbean Light, de constitution écossaise, une loge encore active de nos jours (Charles, 1995, 43-44).

Les loges n’acceptèrent jamais de femmes, pas plus dans la Caraïbe que dans les autres pays du monde anglophone, si l’on excepte les chapitres de l’Eastern Star : les femmes n’y sont pas considérées comme franc-maçonnes à part entière mais comme membres d’associations de bienfaisance travaillant en liaison étroite avec des loges masculines et essentiellement destinées à exercer la charité pour le compte des « frères ». L’Eastern Star n’existe qu’à la Barbade, et que pour les loges de Prince Hall, cette obédience spécifiquement noire, créée à l’origine à Boston en 1784.

Il faut émettre une autre réserve importante si l’on évoque la capacité d’intégration sociale des loges : la franc-maçonnerie à la Caraïbe comme ailleurs a rarement attiré les milieux les plus défavorisés. Traditionnellement ce sont les élites qui ont rejoint les loges. Les ouvriers et  les petits artisans ont souvent préféré rejoindre les friendly societies, ces sociétés de secours mutuel, pour utiliser une traduction approximative, telles que les Foresters et les Mechanics, ces associations que l’on dénomme parfois « la maçonnerie du pauvre ».  Les Foresters et les Mechanics sont encore très actifs à  la Grenade , et contrairement aux loges, initient à la fois des hommes et des femmes[21]. Pour une raison mystérieuse, les Foresters sont officiellement reconnus par les loges maçonniques locales, contrairement aux Mechanics. Dans la tradition des sociétés de secours mutuel britanniques des dix-huitième et dix-neuvième siècles, ces associations qui attirent des ouvriers agricoles ou des petits artisans, portent secours à leurs membres en cas de maladie ou de revers de fortune. Ils ont un rituel qui leur est propre, fondé sur des valeurs chrétiennes.

            A l’exclusion des secteurs les plus défavorisés, les loges maçonniques ont cependant accueilli de larges pans de la population, des classes moyennes aux classes supérieures, mais pas nécessairement dans les mêmes loges. Le choix de l’affiliation à une loge de « constitution anglaise »,  de « constitution écossaise », ou même de « constitution irlandaise » permettait une grande diversification  rituelle  qui correspondait  de fait aussi souvent à une répartition sociale, en fonction des affinités des membres. Traditionnellement les loges affilées à la Grande Loge anglaise des « anciens » recrutaient dans des milieux moins aristocratiques que les « modernes »[22]. Ce fut le cas de la loge d’Albion, de la Barbade, par exemple. Parmi les fondateurs , sur la liste de 1791, on note la présence d’un orfèvre, d’un négociant, de deux planteurs, d’un commissaire des comptes, d’un charpentier de navires, d’un menuisier, d’un ferronnier, d’un coroner, d’un officier de marine …  (Atwell, 1976, 58). En juin 1824, et un mois plus tard, en juillet de la même année, la loge Albion conféra les trois degrés d’un coup (« apprenti », « compagnon » et « maître ») à huit ouvriers qualifiés de nationalité portugaise qui avaient été embauchés pour refaire le plafond du château d’un certain  Samuel Lord. Les membres d’Albion  espéraient ainsi que ces hommes en profiteraient pour restaurer les locaux maçonniques de Fontabelle, ce qu’ils firent effectivement à la suite de leur réception dans la loge (Atwell, 1976, 32).

D’autres loges, telles que Les Frères Unis de Trinidad, continuèrent à attirer essentiellement les élites, foncières  mais aussi commerciales et politiques. Peu à peu, à la suite des émancipations, les loges s’ouvrirent à d’autres secteurs de la population tout en contribuant à la formation des nouvelles élites au fur et à mesure que les représentants de l’Empire britannique se faisaient plus rares.

Les maçons s’impliquèrent dans plusieurs domaines de la Cité, dans l’éducation et dans la religion essentiellement, mais aussi, de façon plus indirecte dans la vie politique, par l’intermédiaire de quelques uns de leurs membres.

Les maçons ont de tout temps accordé une importance primordiale à l’éducation, en apportant leur contribution financière à des écoles, en attribuant des bourses d’études aux enfants de leurs membres. Ainsi la loge Albion tenta de fonder une institution charitable avec l’aide d’autres loges, d’affiliation écossaise et irlandaise, dès 1808. Ce plan semble avoir échoué. Cependant, cette même loge fit un certain nombre de dons à l’organisme de gestion des écoles de la Barbade –the Central School Board- et reçut en échange le droit d’envoyer régulièrement  deux garçons et deux filles dans des écoles de la Barbade sans payer de frais de scolarité [23]. Les deux premiers boursiers ne furent pas des enfants de maçons, note Atwell, et le vénérable de la loge obtint le droit de siéger au conseil d’administration des écoles de la Barbade, un droit que lui reconnaissait encore la Loi sur l’Education de 1890 (Atwell, 1976, 27-28). Il semble que la loge Albion ait continué à envoyer quatre enfants régulièrement en vertu de ce privilège jusque dans les années 1960 (Atwell, 1976, 28). De plus la loge Albion  patronnait trois instituts dans les années 1950, le « Royal Masonic Institute for Boys »,  le « Royal Masonic Institute for Girls » ainsi que le « Royal Masonic Benevolent Institute » (Atwell, 1976, 48-49). Les loges de la Grenade alimentaient dans les années 1980 un fonds pour offrir des bourses d’études aux enfants de maçons, la De Vere Archer Scholarship  (Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings).  Les maçons de Prince Hall, fidèles à leur fondateur qui avait incité les Noirs à s’éduquer dès la fin du dix-huitième siècle à Boston, multiplient également les initiatives dans ce domaine. Ils décernent régulièrement une bourse pour prendre en charge  un étudiant dans le cadre de l’Austin Belle Programme, du nom de son fondateur.

Par ailleurs, les maçons de la Caraïbe, peu sensibles à l’idéal de laïcité de leurs homologues français, ont soutenu les diverses Eglises de leurs pays. Dès 1875 la loge Albion fit l’acquisition d’un tombeau dans l’enceinte de la cathédrale St Michael de Bridgetown en vue d’y enterrer les maçons les plus célèbres. Des processions funèbres maçonniques furent régulièrement organisées avec le soutien des autorités religieuses locales. Les maçons de Trinidad eurent des contacts réguliers avec l’Eglise catholique, puis lorsque cette dernière cessa d’être l’Eglise officielle, avec les autres Eglises. Les maçons de la Grenade organisèrent une souscription pour financer la construction de l’église écossaise presbytérienne, St Andrew’s Kirk. C’est le gouverneur Sir James Campbell, lui-même franc-maçon, qui posa la première pierre, un événement qui fut couvert dans la presse de la Grenade, la Grenada Free Press and Public Gazette, le 30 novembre 1831(notes manuscrites en possession de la loge St George). A l’occasion du 150e anniversaire, une plaque fut déposée en l’honneur des francs-maçons de la Grenade. En 2004 cependant le cyclone Ivan arracha le toit de l’église, la mettant hors d’état, tout comme les deux autres églises de St George, la catholique et l’anglicane. Le 21 juin 2007 le secrétaire de la loge écossaise St Andrew’s  de la Grenade adressa une requête au nom des membres de  la loge auprès de la Grande Loge de District de Trinidad et de Tobago afin de leur demander d’intercéder en leur faveur auprès de la Grande Loge d’Ecosse pour tenter d’obtenir une aide financière pour la reconstruction de ce toit[24]. Les loges de la Barbade, de la Grenade et de Trinidad comptèrent plusieurs ecclésiastiques.

Etant donné l’importance de la religion dans les îles de la Caraïbe, le lien étroit entre la franc-maçonnerie et les Eglises est un signe qui ne trompe pas de l’implication des loges dans la vie locale. Les maçons ont également joué un rôle dans la vie politique des îles, non point à travers les loges, mais  à un niveau individuel. En effet, plusieurs membres des assemblées législatives locales, plusieurs gouverneurs  et après les émancipations plusieurs  gouverneurs généraux ont été maçons. Deux figures de poids de la politique barbadienne ont appartenu aux loges locales, Grantley Adams et Errol Walton Barrow. Bien que n’ayant jamais pris de position politique officielle, la franc-maçonnerie semble avoir accompagné les émancipations. Elle n’a pas été le moins du monde affectée par la révolution populaire de Maurice Bishop en 1979 à la Grenade. La loge locale fêta son 75e anniversaire en toute sérénité, en pleine révolution, déplorant simplement l’absence de la délégation barbadienne qui s’était montrée un peu craintive et avait annulé sa visite…

 

La franc-maçonnerie de la Caraïbe anglophone fut à  son origine un pur produit de l’Empire britannique, tantôt anglais, tantôt  écossais ou irlandais, et ne fut que très  marginalement d’ascendance française comme ce fut le cas à Ste Lucie et à Trinidad. Cependant, en exerçant une influence dans la vie religieuse et éducative, la franc-maçonnerie tissa des liens sociaux et politiques et accompagna de fait les émancipations en encourageant ses membres à s’impliquer activement dans la Cité.  Elle ne tarda pas à se forger une identité propre, ce qui fut facilité par les liens entre les différentes structures maçonniques, par les solidarités inter îles, à la fois pour créer de nouvelles loges,  pour faire face aux catastrophes naturelles ou tout simplement pour soutenir les institutions locales. Cette volonté de coopération maçonnique entre les îles de la Caraïbe est à rapprocher du souci général de construction régionale dans le cadre du CARICOM. La franc-maçonnerie apporta ainsi peu à peu « sa pierre » à la construction des édifices nationaux, des identités nationales et régionales.

 

 

 

Références

 

Minutes, archives  et ouvrages de références :

 

Papers relating to early freemasonry in the Caribbean, 515 documents, compiled by Susan Snell, Archivist at the Library and Museum of Freemasonry, (London ref code: GBR 1991 HC22).

 

Proceedings of the United Grand Lodge of England, 1847 (Library and Museum of Freemasonry, London).

 

Gould, Robert Freke, History of Freemasonry, revised by Dudley Wright,  London, Caxton & Co, 1884-87.

 

Lane, Masonic Records, 1895.

 

« Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings ». Archives privées de la loge.

 

Etudes critiques sur la franc-maçonnerie de la Caraïbe et de l’Empire britannique.

 

                Atwell, N.G.D., Albion Lodge 196E.R, A History 1790 to 1976, printed by Cot Printery Ltd, Barbados, 1976.

 

            Charles, Emile, « 200 Years of Freemasonry in Trinidad and Tobago, an overview », in Masonic Seminar on Masonry in Trinidad and Tobago, Continuing Masonic Education,  1995.

           

Downes, Aviston D.,  « Freemasonry in Barbados, 1740-1900 : Issues of Ethnicity and Class in a colonial Polity »,  Journal of the Barbados Museum and Historical Society, 2007, vol. 53, p. 50-76.

 

 

Harland Jacob, Jessica, Builders of Empire, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2007.

 

 

Révauger, Cécile , « A quels saints se vouer ? La première loge de Trinidad, Les Frères Unis/United Brothers entre obédiences française, américaine et écossaise de 1788 à 1838 »,  Quels Modèles pour la Caraïbe ?, sous la codirection de Lionel Davidas et Christian Lerat, Paris,  L’Harmattan, 2008, p.33-47.

 

Seemungal, Lionel Augustine « The beginnings of freemasonry in Trinidad, 1794-1820 , with an index of chapter headings, a chronological Masonic chart and a prehistory of Les Frères Unis in St Lucia », 1973, revised 1989.

 

Schombugrk, Robert H., The History of Barbados, London, Frank Kass & Co Ltd, 1848.



[1] Je tiens à remercier le personnel de la Bibliothèque de la Grande Loge Unie d’Angleterre (Library and Museum of Freemasonry, à Londres)  et tout particulièrement Susan Snell, archiviste.

[2] Je remercie les historiens Gilmore Rocheford, de la  Barbade, Arthur Bain, de la Grenade et Gerard Besson de Trinidad d’avoir mis à ma disposition leurs archives privées ou celles des loges locales.

[3] Papers relating to early freemasonry in the Caribbean, 515 documents, rassemblés par Susan Snell, Archiviste à la Library and Museum of Freemasonry, (London ref code: GBR 1991 HC22).

[4] Robert Freke Gould, History of Freemasonry, revised by Dudley Wright,  London, Caxton & Co, 1884-87 : V,

99. Jessica Harland Jacob cependant ne mentionne que deux loges à Antigue en 1743, érigées par le Grand Maître Provincial des  Iles Sous le Vent, ainsi que deux autres à St Kitts: Jessica Harland Jacob, Builders of Empire, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, p. 39.

 

[5] Comme bon nombre de loges à l’époque, souvent pour non paiement des cotisations.  Lorsque la Grande Loge Unie d’Angleterre fut créée en 1813, résultant de l’union de la Grande Loge dite des « Modernes » et de la Grande Loge dite des « Anciens » elle en profita pour assainir la situation financière et rayer de ses registres les loges qui n’étaient pas en règle avec le Trésor. Ainsi la première loge noire des Etats-Unis, l’African Lodge crée par Prince Hall fut victime de cette épuration des registres…

[6] Voir Cécile Révauger, -« A quels saints se vouer ? La première loge de Trinidad, Les Frères Unis/United Brothers entre obédiences française, américaine et écossaise de 1788 à 1838,  Quels Modèles pour la Caraïbe ?, sous la codirection de Lionel Davidas et Christian Lerat, Paris,  L’Harmattan, 2008,  p.33-47.

[7] Voir l’article de Curtis Jacob dans le présent recueil.

[8] On appelle « chapitre » chaque association chargée d’octroyer des « hauts grades », tels que ceux du Royal Arch,  c'est-à-dire des grades plus « élevés » que les trois premiers (apprenti, compagnon et maître) quant à eux délivrés dans les loges ordinaires, dites « loges bleues ».

[9] Atwell, p. 21: le réglement intérieur précisait « That every person being a civilian who shall hereafter be initiated in Masonry by a Military Lodge in this Island or who being a Mason shall hereafter achieve any degree in Masonry in any Military Lodge in this Island, shall not be admitted to become a member of any of the Associated Lodges or visit any one of such Lodges ».

[10] Aviston D.  Downes, « Freemasonry in Barbados, 1740-1900 : Issues of Ethnicity and Class in a colonial Polity »,  Journal of the Barbados Museum and Historical Society, Vol. 53,2007, p. 59 Selon Downes les militaires de la garnison de Ste Anne représentaient 36,4% des membres des loges anglaises de la Barbade entre 1880 et 1905.

[11] Les « Crown colonies », telles que Trinidad ou le Guyana britannique, étaient placées directement sous l’autorité du gouvernement britannique et n’avaient donc pas d’assemblée législative locale, contrairement aux « chartered colonies » telles que la Barbade et la Jamaïque.

[12] Le gouvernement britannique promulgua à cet effet un Order in Council en 1823, qui put prendre effet à Trinidad parce que cette colonie était directement sous son contrôle mais non à la Barbade ou à la Jamaïque où les assemblés législatives locales s’y opposèrent.

[13] « The unveiling of the memorial Tablet of Sir Evan J.M.Macgregor, Bart », in Journal of the Barbados Museum and Historical Society, Vol.31, pp.168-177.

 

 

[14] « I beg now to call your attention to that part of the Book of Constitutions which expressly forbids any one being initiated into our Order unless he be Free by Birth. As there are many reputable coloured men in this island who are desirous of being made masons, but are disqualified by that part of the Constitution before referred to,  we beg therefore to be more fully informed upon that subject for our future guidance, as we understand that such objections do not prevail in England” , dans Annual Returns, 7th April 1840, « Albion loge to United Grand Lodge of England ». Voir aussi le texte de l’exposition « Squaring the triangle: freemasonry and antislavery »  organisée par l’archiviste Susan Snell de la Library and Museum of Freemasonry en 2007; également Atwell, p. 24.

 

[15] David Clarke, « Irish freemasonry in Barbados », 2001 (article non publié, collection privée de Gilmore Rocherford)

 

[16] Je remercie Gilmore Rocheford d’avoir établi de façon informelle à mon intention une liste des maçons célèbres de la Barbade et des loges auxquelles ils appartinrent.

[17] « Ceremony of Constituting and Consecrating a New Lodge », 1904. J’ai pu consulter ce rituel dans les archives privées de la loge St George, à St George, à la Grenade.

[18] H.F.G Rocheford, « Hono.Grand Provost », « Fifty Years of Templar Masonry in Barbados. The Story of the Scotia Preceptory », sans date, p.2.

 

 

[19] « Lodge St George 3072, E.C., A Record of the Proceedings. Seventy-fifth anniversary 1904-1979 », Grenada, The Masonic Hall, Fri. 7 December, 1979.

[20] Cela m’a aimablement  été expliqué à la Barbade par Gilmore Rocheford.

[21] Ancient Order of Foresters, 9th Biennal Conference, St George’s , Grenada, August 1991, preface de Sir Paul Scoon.

[22] Les deux Grandes Loges anglaises, celle des « Modernes «  et celle des « Anciens »  fusionnèrent en 1813 pour former la Grande Loge Unie d’Angleterre, qui a gardé cette appellation depuis.

[23] « In consideration of contributions formerly made to the Central Schools by the United Lodges of the Masonic body, now represented by Albion lodge, that body shall have the right of nominating from time to time two boys (two girls) to be admitted and elected free of charge in the ordinary curriculum of the school provided that such nominated pupils be subjected in all other respects to the provisions of this scheme and to such other regulations as the Governing Body under its authority shall make from time to time», dans  Atwell, p. 27-28.

 

[24] Lettre manuscrite écrite par le secrétaire de la loge St George, archives privées de la loge, gracieusement mises à ma disposition lors de mon séjour à la Grenade en février 2008.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:10

Les femmes et la franc-maçonnerie

 

XXe – XXI e  siècles.

 

 

 

Les femmes ont franchi  ou plutôt forcé la porte du Temple, malgré l’interdit initial : le premier volume consacré à l’histoire des femmes et de la franc-maçonnerie aux XVIIIe et au XIXe siècles en a apporté la preuve[1]. Au siècle d’Anderson, ce ne fut pas sans mal, surtout au  pays du bon pasteur, mais de nos jours c’est chose faite, même si certaines barrières ont du mal à tomber. Lorsque s’est ouvert à Bordeaux le colloque qui a réuni une cinquantaine d’intervenants et plusieurs centaines de participants, nous avions tous conscience de contribuer un peu à écrire l’histoire de l’émancipation de la femme à travers celle de la franc-maçonnerie, mais nous ne réalisions pas à quel point nous étions en train de la vivre. Nous ignorions que trois mois plus tard la principale et la plus ancienne obédience masculine française ; le Grand Orient de France, allait inscrire dans ses principes la liberté des loges d’initier des « profanes » sans considération de genre. Pour autant le débat était il clos ? Malgré le pas énorme qui venait d’être franchi, la question de l’admission des femmes n’était pas totalement réglée. D’une part la décision avait été certes prise par la principale obédience française, mais le problème restait entier pour les autres obédiences masculines de France et surtout pour la franc-maçonnerie outre Manche, outre Atlantique et dans la plupart des pays du monde. D’autre part la décision courageuse et historique du Grand Orient de France ne pouvait effacer d’un trait deux siècles d’exclusion des femmes, ce qui laissait encore toute leur place dans le nouveau paysage aux obédiences féminines et mixtes traditionnelles, en France, en Europe et dans le monde.

 

Les auteurs des textes qui sont présentés ici n’ont jamais cédé à la tentation de traiter l’actualité immédiate ou de donner à leur propos une charge affective mais ont adopté le regard critique et le recul indispensable à toute démarche scientifique. Il ne s’agissait pas de rédiger des plaidoyers pour ou contre les loges uni-genre, pour ou contre la mixité, mais d’examiner les enjeux posés par la place des femmes dans la franc-maçonnerie en se dotant des outils critiques à la disposition des chercheurs, que la démarche fût historique, sociologique, féministe ou psychanalytique. Cependant, une partie « témoignages » en fin d’ouvrage permettra au lecteur, à la lectrice, d’entendre un certain nombre de points de vue contemporains exprimés par des femmes qui ont joué un rôle au sein des obédiences maçonniques, qui ont agi sur leur devenir, et que nous avons choisi de reproduire tels quels.

 

La première partie du volume est consacrée à des rétrospectives historiques, qui s’efforcent d’apporter un regard panoramique sur les femmes et la franc-maçonnerie de la fin du XIXe siècle à nos jours, en France, en Belgique et en Italie. Françoise Jupeau-Requillard et Marie-Paule Dupin-Benesse, qui furent les premières à consacrer une thèse à l’histoire des femmes et de la franc-maçonnerie, respectivement en 1989 et 1998[2], s’interrogent ici, au regard de deux siècles d’histoire et chacune de façon très personnelle, sur les enjeux sociaux, politiques et psychologiques de l’engagement des franc-maçonnes. Jean-Pierre Bacot montre  le décalage entre la féminisation de la société française et le retard accumulé par les obédiences maçonniques françaises, en particulier jusqu’à tout récemment par le Grand Orient de France, malgré son engagement dans le courant républicain et son combat contre le cléricalisme qui maintenait la femme dans un rôle subalterne.  Dans une perspective un peu semblable, Jeffrey Tyssens retrace les débuts des loges mixtes en Belgique et s’interroge sur la régression  tout au long du XXe siècle des arguments en faveur de l’intégration des femmes au sein du Grand Orient, alors même que plusieurs frères avaient joué un rôle moteur dans l’élaboration des premières loges mixtes.  Il explique ce phénomène par le débat récurrent sur la « régularité » qui a traversé la Manche et déteint sur le Grand Orient de Belgique jusqu’en 1959, date à laquelle des loges firent scission afin de s’aligner sur les positions de. la Grande Loge unie d’Angleterre, laissant par la-même le champ libre aux tenants d’une plus grande ouverture à l’égard des femmes.  Anna Maria Isastia montre que la franc-maçonnerie féminine, en passant par les loges d’adoption, la Société Théosophique, les Grandes Loges mixtes et féminines, s’est développée dans le sillage de l’Unité italienne et a accompagné un mouvement féminin laïque et démocratique plus large.

 

La deuxième partie, intitulée « arrêts sur images » propose un certain nombre de gros plans sur les loges d’adoption du début du XXe siècle et sur la genèse du  Droit Humain. Sophie Geoffroy et Patricia Izquierdo retracent le parcours de deux pionnières de la mixité, en Angleterre et en France, deux femmes de combat et de convictions, engagées dans la société de leur époque et qui furent des militantes du droit des femmes, Annie Besant et Maria Deraismes. Toutes deux furent à l’initiative de la Grande Loge Symbolique écossaise fondée en 1893 avec l’aide de Gabriel Martin et qui devait donner naissance à. l’ordre maçonnique international du Droit Humain. Plusieurs articles soulignent le rôle international joué par Annie Besant, des Iles Britanniques aux États-Unis et en Europe. Le moindre des paradoxes n’est pas qu’Annie Besant ait parfaitement concilié son combat pour la laïcité et son engagement dans la Société Théosophique.  Andrée Prat étudie les motivations des premières postulantes du Droit Humain, grâce à un corpus exceptionnel de plus de trois cents « testaments philosophiques » rédigés entre 1893 et 1923 : ces testaments symboliques émanant des candidates à l’initiation sont précieux à la fois d’un point de vue sociologique et historique. D’une part ils fournissent des indications quant à l’âge et à la profession des futures initiées, d’autre part ils nous font entrevoir les conceptions sociales et philosophiques de ces femmes ainsi que leur prise de distance par rapport à la religion. Nombreuses sont celles qui à l’occasion de ces testaments symboliques émettent le vœu d’avoir des obsèques civiles. Ann Pilcher Dayton et Diane Clements étudient les débuts de la franc-maçonnerie mixte en Angleterre. Ann Pilcher Dayton, qui a récemment écrit la première thèse britannique consacrée à la franc-maçonnerie mixte[3], analyse la composition sociologique des loges de l’HFAM (Honourable Fraternity of Antient Masonry) ; de sa création en 1908 jusqu’en 1935, date à laquelle l’ordre a renoncé à la mixité pour devenir exclusivement féminin. Alors que les fondateurs de l’HFAM souhaitaient reproduire quasiment à l’identique la structure et les principes de la Grande Loge unie d’Angleterre, cette dernière, en refusant à partir de 1910 la double appartenance, incita les frères à quitter l’ordre mixte pour rester au sein de la GLuA tandis que les sœurs resserraient les rangs jusqu’à transformer leur obédience mixte en association purement féminine. L’étude minutieuse de la composition sociale de trois loges londoniennes révèle une importante présence aristocratique jusqu’en 1921, mais aussi un engagement dans les associations de suffragettes qui se sont  battues pour l’obtention du droit de vote des femmes. Diane Clements quant à elle, étudie la seule loge qui soit restée mixte en Angleterre ; la loge Human Duty n°6 fondée en 1902 par Annie Besant, pour s’intéresser aux origines sociales des membres masculins et à leur engagement dans la société, notamment pendant la campagne des suffragettes, en se fondant à la fois sur les archives de la loge n°6, de l’HFAM et de la GLuA.  A l’opposé des origines aristocratiques des obédiences mixtes anglaises, John Slifko montre l’ancrage ouvrier de la première loge mixte, fondée en 1903 à Charleroi, en Pennsylvanie, dans une vallée industrielle.  Louis Goaziou, l’un de ses principaux fondateurs, était journaliste et syndicaliste. Aimée Newell éclaire un aspect tout à fait méconnu de la franc-maçonnerie en Nouvelle Angleterre  en évoquant le rôle de Rose Lipp, qui fournissait les frères en tabliers et décors maçonniques de tout genre dans le Boston des années 1900. Elle parvint à se faire respecter des maçons locaux, piètre consolation serait on tenter d’ajouter, si l’on se souvient qu’un siècle plutôt  Hannah Mather Crocker avait fondé dans cette même ville la première – et la seule – loge exclusivement féminine, la loge St Anne…[4] Enfin Françoise Moreillon et Olivia Salmon Monviola évoquent les débuts de la franc-maçonnerie féminine au XXe siècle, en France et en Espagne. Les loges d’adoption rattachées à la Grande Loge de France, Le Libre Examen  en particulier, : ont préparé dès 1901 l’avènement d’une franc-maçonnerie spécifiquement féminine et indépendante qui devait voir le jour en 1945 sous le nom d’Union Maçonnique Féminine de France. Ces loges ont pratiqué une maçonnerie militante, en faveur du droit de vote des femmes et de la laïcité, pour le droit à l’instruction et la paix. De même la loge d’adoption  Amor fondée à Madrid en 1931, autour de l’écrivaine féministe Carmen de Burgos, dite Colombine, prit toute sa place dans le combat pour l’émancipation des femmes espagnoles.

 

Le modèle de la loge d’adoption a inspiré la franc-maçonnerie mixte et féminine de façon plus ou moins prégnante. Longtemps exclues, les femmes ont pénétré le monde maçonnique par deux portes, celle de la mixité et celle de l’organisation féminine séparée. Sept articles abordent ouvertement la question dans la dernière partie du présent recueil. Françoise Barret Ducrocq et Dominique Paquet braquent les projecteurs sur les arguments développés en faveur ou en opposition à la mixité. Françoise Barret Ducrocq examine les arguments mis en avant à la fois par les frères et les sœurs à la lumière du contexte social et politique, s’interroge sur la liberté de la femme dans un espace mixte tout en se demandant si la loge maçonnique présente une spécificité à cet égard. Dominique Paquet explore plus particulièrement les questions de genre sous l’angle des caractéristiques masculines et féminines de chaque individu et suggère qu’un espace maçonnique mixte pourrait permettre d’envisager l’être humain dans sa totalité, au lieu de figer les clivages entre féminité et masculinité. Célia Poulet a mis à profit le corpus rassemblé  en vue de sa thèse[5] et qui comprend des « planches » rédigées par des franc-maçonnes pour se demander s’il existait ou non une spécificité féminine dans le discours de ces textes présentés en loge. Ingrid Chapard, qui prépare également une thèse sur les femmes et la franc-maçonnerie[6], adopte une démarche psychanalytique pour traiter de l’initiation maçonnique en tant qu’ « opérateur de genre » : que peut révéler  la franc-maçonnerie  de la subjectivité féminine ? Claudine Batazzi-Alexis confronte l’évolution de la franc-maçonnerie féminine à la représentation sociale de la femme dans la société française du XXIe siècle à travers les contes et légendes tandis que  Bérengère Kolly explore les concepts de « fraternité » et de « sororité » à l’aune de l’universalisme.
Partant du cas concret d’Olivia, transsexuelle qui a souhaité que le Grand Orient de France reconnaisse son identité féminine, et qui fait état du soutien constant de sa loge dans cette démarche, Olivia Chaumont et Nicolas Froeliger dépassent l’exemple pour aborder le problème de fond, la capacité d’une obédience maçonnique à accepter le transsexualisme. Certes le débat a été d’autant plus intense que le Grand Orient de France se posait au même moment la question de  l’initiation des femmes. Mais l’histoire est faite d’ironie, pour le plus grand bonheur de tous et de toutes.

 

L’ensemble des articles présentés dans ces deux numéros de La Pensée et les Hommes aura le mérite d’ouvrir des pistes de recherche dans un champ de l’historiographie maçonnique qui est encore relativement nouveau.  On constate que le contexte historique, géographique et culturel est déterminant ici comme ailleurs. Les loges d’adoption ne se sont pas déclinées de la même façon en France, en Italie, en Espagne ou aux États-Unis. La mixité n’a pas forcément le même sens dans des traditions multiculturalistes et différentialistes telles que celles du Royaume-Uni et des États-Unis  et dans un pays de culture jacobine et égalitaire telle que la France. Pour ces mêmes raisons, le féminisme ne recouvre pas tout à fait les mêmes réalités de part et d’autre de l’Atlantique. Cependant dans la plupart des pays où les femmes ont réussi à prendre les bastilles masculines d’Anderson, elles ont évité de reproduire les schémas d’exclusion dont elles ont été victimes. Que l’on ne s’y trompe pas, qu’elles aient opté pour une structure mixte ou mono-genre, les sœurs  se sont rarement  fourvoyées dans un féminisme séparatiste mais, en héritières des Lumières, ont généralement accordé leur préférence au féminisme universaliste.

 

Au terme de ces deux volumes consacrés au thème des femmes et de la franc-maçonnerie des Lumières à nos jours, je voudrais exprimer ma gratitude à tous les centres universitaires et organismes qui ont apporté leur concours à la fois à leur réalisation et au colloque de Bordeaux  qui a été leur point de départ : le Conseil Régional d’Aquitaine ; le Conseil Scientifique de l’Université de Bordeaux 3 ; le centre de recherche Sciences Philosophie Humanités de l’Université de Bordeaux ;  le Centre Interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité, (CIERL-ULB) ;  le CELFF, UMR 8599, Université Paris IV Sorbonne et CNRS ; le laboratoire CIRTAI-IDEES, équipe de l’UMR 6228 (CNRS) Université du Havre ; le centre de recherche sur la franc-maçonnerie, FREE de l’ Université de Bruxelles ; le Center for the Study of Women, UCLA ; l’Université Sapienza de Rome ; et naturellement la revue La Pensée et les Hommes.  

 

Enfin, je voudrais rendre hommage à mon ami dix-huitiémiste et proche collaborateur, Charles Porset, qui fut un ardent défenseur de la mixité au sein du Grand Orient de France. Le colloque de Bordeaux fut le dernier auquel il participa avant de nous quitter le 25 mai 2011[7].

 

Cécile Révauger



[1]  Les Femmes et la franc-maçonnerie des Lumières à nos jours, dossier édité par Cécile Révauger et Jacques Ch. Lemaire, La Pensée et les Hommes, 2011, n° 82-83.

[2] Françoise Jupeau-Requillard, « La Grande Loge Symbolique Écossaise, le changement dans l’institution maçonnique », thèse de doctorat sous la direction de Daniel Ligou, Université de Bourgogne, 1989 ; Marie-Paule Dupin-Benesse, « Francs-maçons, femmes et féminin, 1760-1997 », thèse de doctorat de psychologie, université de Picardie Jules Verne à Amiens, 1998.

[3] Ann Pilcher Dayton, « Women Freemasons and Feminist causes 1908-1935 : the case of the Honourable Fraternity of Antient Masonry », thèse de l’université de Sheffield soutenue à Londres en avril 2011 .

[4] Voir la notice de John Slifko, « Crocker, Hannah Mather (1752-1829) », en cours de publication dans Charles Porset et Cécile Révauger, Le Monde maçonnique des Lumières, dictionnaire prosopgraphique, Paris, Editions Champion.

[5] Célia Poulet, « L’apprentissage de la prise de parole démocratique : l’exemple des loges maçonniques », thèse de sociologie en préparation à l’Université de Provence.

[6] Ingrid Chapard, « Femmes et franc-maçonnerie, » thèse en préparation sous la direction de M. Zafiropoulos en anthropologie psychanalytique à Paris VII.

[7] Charles Porset figure sur la photo du présent volume, p. X  De droite à gauche : Olivia Chaumont, Denise Oberlin, Charles Porset, Cécile Révauger.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:08

 

Cécile Révauger

Université de Bordeaux

 

 

 

Les femmes et la franc-maçonnerie 

 

  XVIIIe et XIX e siècles

 

Ni esclaves, ni femmes[1] ? Les loges maçonniques ont-elles définitivement fermé leurs portes à ces deux catégories de personnes jugées indésirables par Anderson et ses frères ? On sait que la Grande Loge Unie d’Angleterre remplaça la formulation malheureuse concernant les esclaves en 1847 par une expression plus nuancée[2], mais qu’elle ne révisa jamais son jugement concernant l’admission des femmes. Ce numéro de la Pensée et les Hommes relève donc un défi en voulant démontrer la présence active des femmes en franc-maçonnerie, et ce dès le siècle des Lumières.

Si la franc-maçonnerie masculine est née en Écosse et en Angleterre avant de traverser la Manche pour gagner la France, les Pays Bas, et peu à peu l’ensemble de l’Europe et des colonies de l’époque, en revanche les premières loges qui ont accepté des femmes ont pris leur essor aux Pays Bas et en France pour ne gagner les rives britanniques et américaines que tardivement, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il est  piquant de constater que le cheminement géographique des femmes a été l’inverse de celui des hommes.

La franc-maçonnerie n’est un sujet d’étude scientifique que depuis une cinquantaine d’années, depuis les travaux de  Daniel Ligou, publiés à partir de 1960,  suivis de l’histoire en trois volumes de la franc-maçonnerie française par Pierre Chevallier en 1974 et des ouvrages de René Le Forestier sur les Illuminés de Bavière. Depuis, de nombreux colloques ont été organisés, des réseaux de chercheurs ont vu le jour, plusieurs ouvrages scientifiques de haut niveau ont été publiés mais l’historiographie de la franc-maçonnerie féminine a encore du mal à trouver sa place dans le paysage de la recherche. Il faut bien reconnaître qu’elle souffre d’un double handicap. D’une part, de façon très classique, elle est en butte à un certain sexisme de la part de bon nombre de francs-maçons, ce qui a pu décourager, à tort évidemment, la recherche dans ce domaine, même de la part des spécialistes.  D’autre part, elle a été totalement négligée, voire un peu méprisée par tout un pan de la critique féministe qui ne voit en la franc-maçonnerie qu’un bastion masculin, par définition imprenable et qui ne mérite pas qu’on s’intéresse à lui.

La  Maçonnerie féminine et les loges académiques, de René Le Forestier, a été un ouvrage pionnier. Françoise Jupeau-Requillard ainsi que Gisèle et Yves Hivert-Messeca ont les premiers retracé l’histoire de la présence des femmes, du XVIIIe siècle au début du XXe siècle[3]. Ici encore les ouvrages en langue française ont joué un rôle de précurseurs. Cependant l’historiographie en langue anglaise a récemment apporté un regard neuf sur la question. Outre les nombreux travaux de Margaret Jacob et de Janet Burke consacrés spécifiquement aux loges d’adoption, qui viennent de donner lieu tout récemment à un ouvrage en langue française, Les Premières Francs-Maçonnes [4], citons les deux ouvrages collectifs coordonnés l’un par Alexander Heidle et Jan Snoek, Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Orders, l’autre par Màire Fedelma Cross,  Gender and Fraternal Orders in Europe [5].

Alors que la recherche sur la franc-maçonnerie a longtemps été tributaire d’un  clivage artificiel mais bien réel, celui des barrières linguistiques, des avancées significatives ont eu lieu grâce à la mise en place de réseaux de chercheurs et à l’organisation de plusieurs colloques. Celui qui a eu lieu à Bordeaux en juin 2010 a rassemblé une cinquantaine de spécialistes venus d’une dizaine de pays qui ont pu confronter leurs points de vue et travailler ensemble à la réalisation de ce numéro consacré aux XVIIIe et XIXe siècle, ainsi qu’au suivant qui abordera les XXe et XXIe siècles.

 

La première question est bien sûr celle des origines: tous s’accordent à dire que la franc-maçonnerie féminine est elle aussi fille des Lumières. Cependant alors que Robert Collis souligne  le rôle des aristocrates que l’on nommait « protectrices » au sein des  fraternités jacobites à l’époque du Comte de Derwentwater, alors Grand Maître des loges françaises (1736-1738) et que Jan Snoek tourne son regard vers l’Ordre Royal d’Écosse, Margaret Jacob et Janet Burke braquent leurs projecteurs sur la sociabilité des Lumières, celle des sociétés savantes et  des salons. Ce faisant elles revisitent l’histoire des loges d’adoption et répondent aux critiques féministes les plus dogmatiques en se situant sur leur propre terrain, mais avec discernement. Certes, les loges d’adoption n’ont pas été des espaces démocratiques au sens  où elles ont surtout accueilli des femmes de l’aristocratie. Néanmoins elles ont permis à celles  qui ont eu la chance d’y accéder d’avoir accès à la culture des Lumières et de réaliser les premiers pas vers l’émancipation, non seulement à la Haye, dans la loge De Juste très liée aux milieux artistiques et à Paris dans les prestigieuses loges La Candeur et La Sincérité, mais aussi dans certaines villes de province. Après avoir consacré plusieurs de ses travaux à ce qu’elle pensait être la  première loge d’adoption, la loge de Juste aux Pays-Bas, Margaret Jacob a découvert dans les archives russes récemment restituées au Grand Orient de France un document mentionnant une loge d’adoption à Bordeaux qui aurait donc  précédé la célèbre loge hollandaise. Force est de constater que l’existence des loges d’adoption est étroitement liée au contexte social : alors que l’Angleterre restait le lieu des clubs masculins, où les femmes étaient confinées à la sphère privée, la France voyait émerger des salons tenus certes par des aristocrates, mais où les femmes jouaient le premier rôle. Il n’est donc guère surprenant d’y voir apparaître les premières loges mixtes.

 

L’étude des objets, des porcelaines aux diplômes d’adoption, des tableaux de loge aux rituels, tels qu’on peut les voir exposés au tout nouveau Musée de la Franc-maçonnerie[6], et tels que présentés ici par Eloise Auffret, permet de prendre la juste mesure du rôle des femmes dans la franc-maçonnerie des Lumières.  Comme Margaret Jacob et Janet Burke, Laure Caille réhabilite les loges d’adoption en replaçant le débat dans le champ de la critique féministe, en prouvant qu’elles ont joué un rôle véritablement émancipateur et en rejetant ainsi l’image d’une maçonnerie au rabais, d’un lot de consolation accordé par les frères pour amuser leurs compagnes. Ainsi même la pratique longtemps stigmatisée qui consiste à contraindre l’impétrante à manger  une pomme  tout en laissant les pépins[7], peut être interprétée de façon tout à fait nouvelle, comme un rituel de passage permettant à la femme de se libérer une fois pour toute du carcan du péché originel, de prendre ses distances par rapport au christianisme, et ainsi véritablement de s’émanciper grâce à l’initiation et à l’intégration dans une loge composée à la fois de frères et de sœurs. En mangeant le fruit défendu, la nouvelle initiée se libérait une fois pour toute du mythe biblique qui la culpabilisait. Ce qui au XXe siècle pourrait paraître comme banal était loin d’aller de soi à l’époque de la toute puissante Eglise catholique, dans une société encore sous sa tutelle, malgré les points marqués par les partisans de la tolérance religieuse. Les femmes ont joué un rôle beaucoup plus actif qu’on ne le pense dans l’élaboration de ces rituels. Ainsi, Baudouin Decharneux se livre à une étude fine des rituels du Marquis de Gages et montre que les femmes ont exercé une véritable autorité au sein des loges d’adoption. Les rituels de ces loges françaises ont fortement influencé les divers ordres fraternels suédois dès les années 1760, comme l’explique Andreas Önnerfors. Przemysław B. Witkowski s’interroge sur le rôle politique qu’ont joué les premières loges d’adoption en Pologne au début du règne de Stanislas Auguste (1764-1776). Pierre Besses apporte un éclairage sur les quatre premiers rituels pratiqués par les membres de l’Eastern Star à Boston à partir de 1827,  bien que les Américaines n’aient pas été considérées comme maçonnes à part entière, contrairement aux femmes des loges d’adoption françaises. Yves Hivert-Messeca souligne l’évolution de ces loges à l’époque napoléonienne.

Ce modèle de franc-maçonnerie s’est développé au XIXe siècle dans plusieurs pays. Francesca Vigni, à travers l’exemple italien, révèle une maçonnerie féminine très engagée dans les combats pour l’émancipation des femmes et pour la laïcité. De même Dominique Soucy montre que l’initiation des femmes et des Noirs a été un enjeu majeur pour la maçonnerie cubaine qui a accompagné le combat civique pour leur reconnaissance sociale à la fin du XIXe siècle. Enfin José Antonio Ferrer Benimeli délaisse ici les archives du Vatican pour étudier avec sa minutie habituelle la présence féminine dans les loges espagnoles. Alors que l’apparition des loges masculines a été tardive en Espagne, les femmes ont été initiées dès 1871 aux côtés des frères et ont d’emblée été considérées comme maçonnes à part entière jusqu’à ce que la Loi d’Adoption promulguée en 1891-1892 apporte des restrictions importantes à la mixité.

 

Même si on en minimisait la portée, on savait que les loges d’adoption avaient permis aux femmes de franchir pour la première fois les portes du temple. Cependant, on avait tendance à considérer comme acquise l’absence des femmes en Angleterre, en Écosse, en Irlande ou aux États-Unis. Robert Peter, Andrew Pink, Andrew Prescott, Susan Sommers et Susan Snell nous démontrent le contraire. Pour la première fois Andrew Pink révèle l’existence d’une loge de « maçons » acceptant des femmes qui se réunissait dans un jardin d’agrément à Cold-Bath Fields dans le Lancashire dès 1739 tandis que Susan Sommers et Andrew Prescott évoquent la Loge Urania placée sous la protection de « Sister Dunckerley », l’épouse du Grand Maître Provincial de l’Essex que l’on a à tort considéré comme fils illégitime du roi Georges II. Certes il s’agit d’exemples isolés, d’exceptions qui confirment certainement la règle, mais qui valaient tout de même la peine d’être révélés. Susan Snell, grâce à l’étude des périodiques maçonniques anglais du XVIIIe siècle a mis en valeur la participation active des femmes en tant qu’auteures ainsi que la contribution apportée par un institut maçonnique charitable, la Royal Masonic Institution for Girls dans l’éducation des filles. Robert Peters , tout en étudiant le phénomène d’exclusion qui a prévalu, montre la façon dont certaines femmes ont pu contourner la règle et contre toute attente, créer la Loge Urania déjà citée et peut être aussi une loge d’adoption ou entièrement féminine, à Braintree,  en Angleterre en 1787. Avec beaucoup d’humour Petri Mirala étudie le discours masculin prônant l’exclusion des Irlandaises, et le traumatisme infligé aux frères par l’initiation de Lady Aldworth St Léger, d’origine française, cela va de soi. Certains persistent à douter, mais les maçons de l’époque ont pourtant fait figurer en bonne place la « Lady freemason » dans plusieurs listes de souscripteurs. Susan Sommers sort de l’ombre les femmes de l’Eastern Star et les Pythian Sisters et relève un certain nombre de paradoxes. Bien qu’exerçant la charité pour le compte des frères, ces femmes  ne sont pas considérées comme franc-maçonnes et ne le revendiquent pas non plus. Enfin Carter Charles apporte une contribution originale en montrant l’influence de la franc-maçonnerie sur le Mormonisme aux Etats-Unis tout en expliquant que les Mormons ont fait preuve de moins de discrimination envers les femmes que les maçons…

Ce numéro de La Pensée et Les Hommes en fait la démonstration : dans bien des cas, les femmes n’ont pas accepté  leur exclusion de la franc-maçonnerie, elles ont réagi en créant leurs propres espaces, seules ou avec leurs frères, dans les loges ou dans des associations proches de la maçonnerie : loin d’avoir été passives, elles ont été  actrices.

 



[1] Constitutions d’Anderson, « Les obligations d’un franc-maçon »,  article III, 1723, traduction et notes de Daniel Ligou, Paris, Lauzeray International, 1978, p.51 : « Les personnes admises membres d’une Loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mur et discret, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation. »

[2] En 1847 la Grande Loge Unie d’Angleterre substitua à  la formulation « free born » (« né libre ») celle de « free man » (« homme libre »), ce qui donnait aux esclaves nouvellement émancipés l’accès aux loges.

[3]  René Le Forestier, Maçonnerie féminine et loges académiques,  ouvrage inédit publié par Antoine Faivre, Milan, Editions  Archè, 1979.   Réédité par la Grande Loge Féminine de France, Livre d’Or, Commission d’histoire de la GLFF, Paris, 1989 ; Françoise Jupeau-Requillard, La Grande Loge Symbolique Écossaise, le changement dans l’institution maçonnique, thèse de doctorat sous la direction de Daniel Ligou, Université de Bourgogne, deux tomes, 1989 ; Gisèle et Yves Hivert-Messeca, Comment la franc-maçonnerie vint aux femmes, Deux siècles d’adoption féminine et mixte en France, 1740-1940, Paris, Dervy, 1997.

[4] Janet Burke et Margaret Jacob, Les Premières franc-maçonnes, Bordeaux, PUB, Collection « Monde Maçonnique », 2010.

[5] Alexander Heidle & Jan Snoek, Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Orders, Leiden, Brill, 2008 ;  Màire Fedelma Cross,  Gender and Fraternal Orders in Europe, 1300-2000, Chippenham and Eastbourne,  Palgrave Macmillan, 2010.

 

[6] Musée de la franc-maçonnerie, rue Cadet à Paris. Ludovic Marcos en est le conservateur, Eloïse Auffret est son adjointe. Voir le site de ce musée inauguré récemment.

[7] L’Adoption ou la Maçonnerie de Femmes à La Fidélité, La Haye, 1775, p. 25 On peut trouver un  rituel similaire à la Bibliothèque de Bordeaux, MS 2110. Rituel cité dans Janet Burke et Margaret Jacob, La franc-maçonnerie française, les femmes et la critique féministe, traduction Laure Caille, dans Les Premières francs-maçonnes, p. 107.

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 10:06

Préface,

 

par Cécile Révauger

 

 

« Les personnes admises membres d’une Loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mûr et discret, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation»[1].

 

Depuis le célèbre  article des Constitutions d’Anderson, franc-maçonnerie a le plus souvent rimé avec masculinité. Comment ce texte fondateur, issu des Lumières, directement influencé par la pensée de John Locke en matière de tolérance religieuse pouvait-il exclure à la fois les femmes et les esclaves ? C’est une source d’étonnement dans notre monde contemporain. Pourtant lorsqu’on connaît la place des femmes au début du XVIIIe siècle en Angleterre, et lorsqu’on se souvient que le pire était encore à venir en matière de traite atlantique, notre surprise n’a pas lieu d’être. Il a fallu plus de cent ans pour que l’interdiction d’initier des hommes nés esclaves soit levée par la Grande Loge Unie d’Angleterre, en 1847, treize années après l’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique. Pour autant les maçons américains n’ont que partiellement mis un terme à l’exclusion des Noirs puisque aujourd’hui encore une dizaine de Grandes Loges des États du Sud refusent de reconnaître l’existence et la légitimité des Grandes Loges de Prince Hall. Quant à l’interdiction d’initier des femmes, elle figure toujours de façon explicite parmi les landmarks de la Grande Loge Unie d’Angleterre et de toutes les Grandes Loges américaines. Les landmarks sont ces repères, ces limites infranchissables, ces principes considérés comme inviolables par les maçons d’Outre Manche et d’Outre Atlantique. Certes nombres d’obédiences françaises refusent également d’ouvrir leurs portes aux femmes, mais sans qu’elles l’aient inscrit explicitement dans leurs règlements ou constitutions. Quand on connaît le caractère exceptionnel de la loi écrite dans la tradition anglo-saxonne, qu’elle soit maçonnique ou non, force est de constater que les maçons britanniques et américains accordent une importance extrême à l’exclusion des femmes.

Si les limites sont faites pour être franchies, cela fut bien davantage le cas en France qu’en Angleterre. A l’exception de Lady Aldworth née Elizabeth  Saint Léger (1695 ?-1772), celle que l’on surnomma « The Lady Freemason », vraisemblablement initiée à Cork [2] entre 1710 et 1713 au château de son père  le vicomte Doneraile après y avoir surpris une assemblée de maçons, aucune autre femme n’eut cet honneur. Le fait qu’elle ait été française d’origine dut rassurer des générations de maçons britanniques, qui s’évertuèrent pourtant à affirmer le caractère légendaire de cette initiation, arguant du fait que la Grande Loge d’Irlande ne fut fondée qu’en 1725.  Quoi qu’il en soit l’appartenance de Lady Aldworth à la franc-maçonnerie figure sur sa stèle funéraire, et son neveu devenu Grand maître d’Irlande ne nia jamais la chose[3]…De plus on trouve le nom de Mrs Aldworth dans la liste des 416 souscripteurs de l’ouvrage de D’Assigny, paru en 1744, ASerious and Impartial Enquiry into the Cause of the present Decay of Free-Masonry in the Kingdom of Ireland [4] . Il est indéniable cependant qu’elle força quelque peu l’entrée du temple… Une ou deux femmes ont pu être initiées dans les loges dites « opératives », comme le révèle  l’admission d’une certaine Mary Banister dans la compagnie des maçons de Londres en 1714[5]. Là encore, ce fut l’exception qui confirma la règle.

C’est bien en France qu’eut  lieu la percée la plus significative. La franc-maçonnerie est rarement en rupture avec la société de son temps. La société anglaise maintenait soigneusement les femmes à l’écart de tous ses clubs.  Or de même que la société française du dix-huitième siècle laissa les femmes occuper certains espaces bien délimités, tels que les très aristocratiques salons, la franc-maçonnerie entrouvrit elle aussi la porte : dans quelle mesure ces loges dites d’adoption furent elles des créations masculines ou bien au contraire un véritable lieu d’émancipation féminine, c’est bien la question de fond, et celle que posent ici avec une grande clarté Margaret Jacob et Janet Burke.

On doit à René Le Forestier, l’un des tous premiers ouvrages sur la franc-maçonnerie féminine, resté inédit jusqu’à ce qu’il fut redécouvert par Antoine Faivre[6]  On connaissait les travaux de Françoise Jupeau Réquillard et de Gisèle et Yves Yvert-Messeca[7], qui ont eu l’immense mérite de défricher les archives et de répertorier les loges d’adoption. Cependant Margaret Jacob et Janet Burke ont souhaité  revisiter ces premières loges à la lumière de la critique féministe. Auparavant elles s’étaient attardées sur quelques unes de ces loges et sur leurs membres, ces premières maçonnes dont on sait si peu de choses. On doit à Margaret Jacob plusieurs études sur la Loge de Juste, active à La Haye dès 1751. Cependant on trouvera ici son premier écrit sur la  Loge Anglaise fondée en 1732 à  Bordeaux et sur la loge d’adoption qui tenta de graviter autour d’elle. Grâce à sa lecture des archives françaises de Moscou, originellement confisquées par les Nazis, puis saisies par les Russes et récemment rendues par ces derniers au Grand Orient de France, Margaret Jacob a pu trouver trace de maçonnes bordelaises. Certes, ces dernières ne reçurent pas un accueil favorable de la part des « frères » de la Loge Anglaise, qui devaient également se distinguer par leur refus d’initier des Juifs et des hommes de théâtre dans la ville qui devait être celle de Victor Louis. Néanmoins les maçonnes bordelaises furent peut être bien les premières en Europe, et au monde…

Janet Burke et Margaret Jacob montrent bien les points forts et les limites de ces loges d’adoption.  Il faut reconnaître que pendant longtemps on en a surtout vu les limites, qui sautent aux yeux : ces femmes se réunissaient sous la tutelle de loges masculines, en utilisant des rituels distincts, qui n’hésitaient pas à mettre en scène le « péché originel », et s’attardaient fort complaisamment sur les pépins de pomme. Le concept même d’adoption sous entend une démarche paternaliste, protectrice de la part de « frères » qui étaient pourtant eux-mêmes beaucoup plus sensibles aux idées des Lumières que la moyenne. Or peu à peu ces premières maçonnes parvinrent à s’imposer, à se faire reconnaître. Paradoxalement, c’est justement à travers l’originalité de leurs rituels qu’elles firent entendre leur voix et affirmèrent peu à peu leur spécificité, parvenant ainsi non seulement à prendre leur place au sein de la franc-maçonnerie mais dans la société.

A travers les travaux de Margaret Jacob et Janet Burke, on mesure bien la faiblesse des grilles de lecture, féministes ou non, qui négligent le contexte. Ainsi on ne saurait rejeter d’un trait de plume les loges d’adoption du dix-huitième siècle au motif que les loges de l’Eastern Star qui furent créées au siècle suivant et qui existent de nos jours encore aux États-Unis proposent des modèles de maçonnerie féminine fort peu satisfaisants. Alors que les loges françaises du temps de la Princesse de Lamballe représentaient une réelle avancée dans la société de leur époque, les « sœurs » de l’Eastern Star persistent à vivre dans l’ombre des loges masculines sans même revendiquer le titre de « maçonnes ».  Margaret Jacob et Janet Burke, on l’aura compris, proposent une nouvelle lecture féministe des loges d’adoption, débarrassée de quelques scories dogmatiques. En prenant en compte le contexte, elles montrent que ces premières maçonnes surent semer les germes de l’émancipation féminine, même si bien entendu, elles restèrent entre aristocrates.

Nous publions ici quatre traductions d’articles originellement parus en anglais, ainsi que le travail inédit de Margaret Jacob sur la loge d’adoption de Bordeaux. S’agissant du premier ouvrage de la collection « Monde Maçonnique » des Presses Universitaires de Bordeaux, nous sommes particulièrement heureux d’avoir ce privilège.  Cette collection s’est donnée pour but de publier des travaux scientifiques sur l’histoire de la franc-maçonnerie, en Europe et dans le monde. A notre connaissance il s’agit de la première collection consacrée à la franc-maçonnerie dans le cadre de presses universitaires. Nous sommes particulièrement heureux de l’inaugurer avec un ouvrage consacré aux « premières maçonnes ».

Je remercie très sincèrement, outre les deux auteures, Jean-Pierre Bacot et Laure Caille qui ont rédigé l’avant-propos,  les deux traducteurs, Laure Caille et Pierre Morère, ainsi  que Bernadette Rigal Cellard,  directrice des Presses Universitaires de Bordeaux et qu’Antoine Poli, responsable administratif et éditorial, qui ont bien voulu me confier cette nouvelle collection.

 

A Bordeaux, le 9 novembre 2009.

 

 



[1]  Constitutions d’Anderson, introduction, traduction et notes de Daniel Ligou, Paris, Lauzeray International, 1978, Article III, p.51.

[2] Finn’s Leinster Journal, paru à Kilkenny le 20 mai 1772 (rpt John Heron Lepper and Philips Crossle, History of the Grand Lodge of Free and Accepted Masons of Ireland, Dublin, 1925, 2 vol., p.79) : « Died at Newmarket, Co Cork, aged eighty, the Honourable Mrs Adlworth, wife of Richard Aldworth Esquire and daughter of the late Lord Doneraile. Lady Aldworth was the only woman in the world who had the honour of being made a Freemason,

[3] Il s’agit de Arthur Mohul St Leger, 3e vicomte de Doneraile (1718-1750) devenu Grand Maître de la Grande Loge d’Irlande en 1740.

[4] Lepper et Crossle, 1925, p. 180. Voir mon article « Aldworth, née St Leger, Elizabeth (1692-1693 ou 1695-1772) » dans le dictionnaire biographique  Le Monde Maçonnique , coordonné par Charles Porset et Cécile Révauger à paraître aux Editions Champion.

[5] Minutes de la London Worhipful Company of Masons,12 février 1714, citées par Andrée Buisine, La Franc-maçonnerie anglo-saxonne et les femmes, Paris, Guy Trédaniel, 1995, p.30.

[6] Réné Le Forestier, Maçonnerie féminine et Loges académiques, ouvrage inédit publié par Antoine Faivre, Milan,  Archè, 1979.

[7] Voir bibliographie de l’avant propos.

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