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Emmanuel Pierrat, Les Secrets de la Franc-maçonnerie

Emmanuel Pierrat, Les Secrets de la franc-maçonnerie, Paris, Vuibert, 2013, 227p.

 

Dans cet ouvrage, l’auteur dépoussière certains mythes et bouscule quelques d’idées reçues.   Il  démontre que le rapport entre francs-maçons et Templiers est fort lointain, les seconds s’inscrivant nettement dans une tradition chrétienne alors que les premiers rejettent tout dogme. Il distingue clairement les francs-maçons, qui se réclament des Lumières et de la raison,  des Rosicruciens, d’inspiration mystique et hermétique. Le dollar américain n’est pas plus maçonnique que la Tour Eiffel, sauf dans l’imagination fertile de certains…

La partie historique est généralement bien documentée et tient compte des apports récents. Ainsi Mirabeau est bien compté au nombre des maçons, depuis la découverte du carnet de Pastoret à la bibliothèque de Lexington par Charles Porset.  Il est regrettable cependant que l’Auteur reprenne la thèse de la scission entre Anciens et Modernes, thèse aujourd’hui totalement réfutée par les historiens de la maçonnerie anglaise : on sait en effet que la Grande Loge des Anciens apparue vers 1751 ne fut pas une scission de la Grande Loge d’Angleterre mais une nouvelle obédience créée en grande partie par des immigrés écossais et irlandais qui ne furent pas accueillis par les maçons anglais au sein des loges existantes. Petit détail, Benjamin Franklin ne publia pas les Constitutions d’Anderson en 1732 mais en 1734, après son élection à la Grande Maîtrise de Pennsylvanie, donnant ainsi  pour la première fois une édition américaine du fameux ouvrage. Enfin, au risque d’en décevoir beaucoup, selon le spécialiste de la franc-maçonnerie d’Amérique latine, José Antonio Ferrer Benimeli, Bolivar ne fut pas maçon (voir sa notice dans le Monde Maçonnique des Lumières, codirigé par Charles Porset et moi-même, éditions Champion, 2013).

L’Auteur aborde très bien la campagne anti-maçonnique américaine des années 1826 et suivantes, suite à la célèbre affaire Morgan, et donne un bon aperçu de l’histoire de la franc-maçonnerie aux États-Unis. Cependant il  évoque la discrimination à l’égard des maçons noirs de façon un peu rapide. Le problème, aujourd’hui encore, n’est pas simplement que les maçons blancs et noirs fréquentent des obédiences différentes, mais que huit Grandes Loges blanches, situées comme par hasard dans des États du Sud (Alabama, Arkansas, Caroline du Sud, Floride, Géorgie, Louisiane, Mississipi, Tennessee, Virginie occidentale) continuent à considérer les francs- maçons de Prince Hall (c'est-à-dire des obédiences noires) comme irréguliers.

L’histoire des femmes en franc-maçonnerie est bien abordée, même si l’Auteur ne fait pas trop la différence entre les loges d’adoption du dix-huitième siècle, inspirées par les principes des Lumières, et celles du dix-neuvième siècle, surtout guidées par un esprit de bienfaisance au service des loges masculines, un peu comme les loges de l’Eastern Star aux États-Unis aujourd’hui.  Les débuts de la franc-maçonnerie mixte en France (GLSE, DH) sont bien analysés, ainsi que ceux de la franc-maçonnerie féminine (GLFF).

On regrette un peu que l’Auteur privilégie l’histoire du REAA (Rite Ecossais Ancien et Accepté)  au détriment de celle du Rite Français, qui a pourtant marqué de façon déterminante l’histoire de la franc-maçonnerie française, comme le montre bien l’Histoire Illustrée du Rite Français récemment publiée par Ludovic Marcos.

L’Auteur montre le panorama des différentes obédiences et explique en particulier  que la GLDF n’a rien à voir, historiquement parlant, avec la toute première Grande Loge de France du XVIIIe siècle. De façon générale, il a raison d’ironiser sur la multiplicité des obédiences : « La France n’est pas seulement le pays des fromages. C’est aussi celui des obédiences maçonniques ». Cependant, il passe un peu sous silence les divergences de fond, à savoir les deux points de clivage entre franc-maçonnerie libérale et franc-maçonnerie anglo-saxonne, la question de la croyance en Dieu et de l’admission des femmes. Chemin faisant, il gomme ainsi la différence pourtant fondamentale de nos jours encore entre d’une part une franc-maçonnerie qui prône la liberté de conscience et d’autre part une franc-maçonnerie qui exige la croyance en Dieu et exclut les femmes. Ecrire que la GLNF est le « modèle d’une obédience régulière » sans problématiser la notion même de « régularité » est un peu rapide. Il faudrait préciser que, de façon assez arbitraire, la Grande Loge Unie d’Angleterre n’accorde sa reconnaissance qu’à une seule Grande Loge par pays (en France elle n’en reconnait aucune depuis les problèmes internes qui ont agité la GLNF). Par ailleurs, on peut regretter que l’Auteur nous parle davantage des perdants que des gagnants dans le combat du GODF pour la mixité.

Ces quelques remarques ne sauraient nuire à mon impression générale, fort positive. Avec beaucoup d’humour, l’Auteur parvient à donner un excellent aperçu de la franc-maçonnerie et de ses enjeux contemporains à tous ceux qui se posent des questions à son sujet. S’il dénonce avec raison les excès de la « quincaillerie symbolique », il donne cependant à ses lecteurs un aperçu très raisonnable des principaux symboles tels que l’équerre et le compas, le maillet et le ciseau et quelques autres encore. Il explique fort bien que le secret tant reproché aux francs-maçons se comprend en raison des persécutions dont ces derniers ont été victimes sous l’Occupation et sous le régime de Vichy.

Cet ouvrage a le mérite de bien cibler son public : non pas des spécialistes (on ne trouvera que  très peu de notes de références et de sources, pas de bibliographie) mais des lecteurs intrigués par la franc-maçonnerie et désireux de mieux la connaître. L’Auteur réfute un certain nombre de préjugés et suggère des pistes de réflexion. Il nous livre ainsi un essai, qui tend à montrer les différents visages de la franc-maçonnerie aujourd’hui en éclairant son passé, ainsi que  les parcours d’un certains nombres de maçons, en politique (Schœlcher, Jules Ferry…) ou  dans la vie culturelle,  de Voltaire à Kipling et jusqu’à Hugo Pratt …Il porte un regard sans complaisance sur certains acteurs bien connus. Ainsi il aborde la personnalité complexe de Jules Ferry, ses apports dans le secteur éducatif mais aussi sa condamnation de la Commune et ses ambigüités sur le colonialisme… Il met en valeur la modernité des fraternelles tant décriées, qui permettent à des hommes et à des femmes de se regrouper par affinités. Il montre les francs-maçons en mouvement, actifs dans la Cité, et non pas en mal d’ésotérisme. Il démontre que les francs-maçons se regroupent parfois et agissent ensemble au nom de principes, mais sans que l’on puisse les accuser de quelconque complot, thèse aujourd’hui totalement ridicule, mais qui a pourtant été la cause de graves persécutions.

Emmanuel Pierrat donne envie aux lecteurs de mieux connaitre la franc-maçonnerie, et a le mérite de contrer un certain nombre de préjugés tout en faisant  la distinction entre mythe et histoire. Je vous engage à lire cet ouvrage. Cécile Révauger, le 9 septembre 2013.

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