Cécile Révauger
Université de Bordeaux
Les femmes et la franc-maçonnerie
XVIIIe et XIX e siècles
Ni esclaves, ni femmes[1] ? Les loges maçonniques ont-elles définitivement fermé leurs portes à ces deux catégories de personnes jugées indésirables par Anderson et ses frères ? On sait que la Grande Loge Unie d’Angleterre remplaça la formulation malheureuse concernant les esclaves en 1847 par une expression plus nuancée[2], mais qu’elle ne révisa jamais son jugement concernant l’admission des femmes. Ce numéro de la Pensée et les Hommes relève donc un défi en voulant démontrer la présence active des femmes en franc-maçonnerie, et ce dès le siècle des Lumières.
Si la franc-maçonnerie masculine est née en Écosse et en Angleterre avant de traverser la Manche pour gagner la France, les Pays Bas, et peu à peu l’ensemble de l’Europe et des colonies de l’époque, en revanche les premières loges qui ont accepté des femmes ont pris leur essor aux Pays Bas et en France pour ne gagner les rives britanniques et américaines que tardivement, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Il est piquant de constater que le cheminement géographique des femmes a été l’inverse de celui des hommes.
La franc-maçonnerie n’est un sujet d’étude scientifique que depuis une cinquantaine d’années, depuis les travaux de Daniel Ligou, publiés à partir de 1960, suivis de l’histoire en trois volumes de la franc-maçonnerie française par Pierre Chevallier en 1974 et des ouvrages de René Le Forestier sur les Illuminés de Bavière. Depuis, de nombreux colloques ont été organisés, des réseaux de chercheurs ont vu le jour, plusieurs ouvrages scientifiques de haut niveau ont été publiés mais l’historiographie de la franc-maçonnerie féminine a encore du mal à trouver sa place dans le paysage de la recherche. Il faut bien reconnaître qu’elle souffre d’un double handicap. D’une part, de façon très classique, elle est en butte à un certain sexisme de la part de bon nombre de francs-maçons, ce qui a pu décourager, à tort évidemment, la recherche dans ce domaine, même de la part des spécialistes. D’autre part, elle a été totalement négligée, voire un peu méprisée par tout un pan de la critique féministe qui ne voit en la franc-maçonnerie qu’un bastion masculin, par définition imprenable et qui ne mérite pas qu’on s’intéresse à lui.
La Maçonnerie féminine et les loges académiques, de René Le Forestier, a été un ouvrage pionnier. Françoise Jupeau-Requillard ainsi que Gisèle et Yves Hivert-Messeca ont les premiers retracé l’histoire de la présence des femmes, du XVIIIe siècle au début du XXe siècle[3]. Ici encore les ouvrages en langue française ont joué un rôle de précurseurs. Cependant l’historiographie en langue anglaise a récemment apporté un regard neuf sur la question. Outre les nombreux travaux de Margaret Jacob et de Janet Burke consacrés spécifiquement aux loges d’adoption, qui viennent de donner lieu tout récemment à un ouvrage en langue française, Les Premières Francs-Maçonnes [4], citons les deux ouvrages collectifs coordonnés l’un par Alexander Heidle et Jan Snoek, Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Orders, l’autre par Màire Fedelma Cross, Gender and Fraternal Orders in Europe [5].
Alors que la recherche sur la franc-maçonnerie a longtemps été tributaire d’un clivage artificiel mais bien réel, celui des barrières linguistiques, des avancées significatives ont eu lieu grâce à la mise en place de réseaux de chercheurs et à l’organisation de plusieurs colloques. Celui qui a eu lieu à Bordeaux en juin 2010 a rassemblé une cinquantaine de spécialistes venus d’une dizaine de pays qui ont pu confronter leurs points de vue et travailler ensemble à la réalisation de ce numéro consacré aux XVIIIe et XIXe siècle, ainsi qu’au suivant qui abordera les XXe et XXIe siècles.
La première question est bien sûr celle des origines: tous s’accordent à dire que la franc-maçonnerie féminine est elle aussi fille des Lumières. Cependant alors que Robert Collis souligne le rôle des aristocrates que l’on nommait « protectrices » au sein des fraternités jacobites à l’époque du Comte de Derwentwater, alors Grand Maître des loges françaises (1736-1738) et que Jan Snoek tourne son regard vers l’Ordre Royal d’Écosse, Margaret Jacob et Janet Burke braquent leurs projecteurs sur la sociabilité des Lumières, celle des sociétés savantes et des salons. Ce faisant elles revisitent l’histoire des loges d’adoption et répondent aux critiques féministes les plus dogmatiques en se situant sur leur propre terrain, mais avec discernement. Certes, les loges d’adoption n’ont pas été des espaces démocratiques au sens où elles ont surtout accueilli des femmes de l’aristocratie. Néanmoins elles ont permis à celles qui ont eu la chance d’y accéder d’avoir accès à la culture des Lumières et de réaliser les premiers pas vers l’émancipation, non seulement à la Haye, dans la loge De Juste très liée aux milieux artistiques et à Paris dans les prestigieuses loges La Candeur et La Sincérité, mais aussi dans certaines villes de province. Après avoir consacré plusieurs de ses travaux à ce qu’elle pensait être la première loge d’adoption, la loge de Juste aux Pays-Bas, Margaret Jacob a découvert dans les archives russes récemment restituées au Grand Orient de France un document mentionnant une loge d’adoption à Bordeaux qui aurait donc précédé la célèbre loge hollandaise. Force est de constater que l’existence des loges d’adoption est étroitement liée au contexte social : alors que l’Angleterre restait le lieu des clubs masculins, où les femmes étaient confinées à la sphère privée, la France voyait émerger des salons tenus certes par des aristocrates, mais où les femmes jouaient le premier rôle. Il n’est donc guère surprenant d’y voir apparaître les premières loges mixtes.
L’étude des objets, des porcelaines aux diplômes d’adoption, des tableaux de loge aux rituels, tels qu’on peut les voir exposés au tout nouveau Musée de la Franc-maçonnerie[6], et tels que présentés ici par Eloise Auffret, permet de prendre la juste mesure du rôle des femmes dans la franc-maçonnerie des Lumières. Comme Margaret Jacob et Janet Burke, Laure Caille réhabilite les loges d’adoption en replaçant le débat dans le champ de la critique féministe, en prouvant qu’elles ont joué un rôle véritablement émancipateur et en rejetant ainsi l’image d’une maçonnerie au rabais, d’un lot de consolation accordé par les frères pour amuser leurs compagnes. Ainsi même la pratique longtemps stigmatisée qui consiste à contraindre l’impétrante à manger une pomme tout en laissant les pépins[7], peut être interprétée de façon tout à fait nouvelle, comme un rituel de passage permettant à la femme de se libérer une fois pour toute du carcan du péché originel, de prendre ses distances par rapport au christianisme, et ainsi véritablement de s’émanciper grâce à l’initiation et à l’intégration dans une loge composée à la fois de frères et de sœurs. En mangeant le fruit défendu, la nouvelle initiée se libérait une fois pour toute du mythe biblique qui la culpabilisait. Ce qui au XXe siècle pourrait paraître comme banal était loin d’aller de soi à l’époque de la toute puissante Eglise catholique, dans une société encore sous sa tutelle, malgré les points marqués par les partisans de la tolérance religieuse. Les femmes ont joué un rôle beaucoup plus actif qu’on ne le pense dans l’élaboration de ces rituels. Ainsi, Baudouin Decharneux se livre à une étude fine des rituels du Marquis de Gages et montre que les femmes ont exercé une véritable autorité au sein des loges d’adoption. Les rituels de ces loges françaises ont fortement influencé les divers ordres fraternels suédois dès les années 1760, comme l’explique Andreas Önnerfors. Przemysław B. Witkowski s’interroge sur le rôle politique qu’ont joué les premières loges d’adoption en Pologne au début du règne de Stanislas Auguste (1764-1776). Pierre Besses apporte un éclairage sur les quatre premiers rituels pratiqués par les membres de l’Eastern Star à Boston à partir de 1827, bien que les Américaines n’aient pas été considérées comme maçonnes à part entière, contrairement aux femmes des loges d’adoption françaises. Yves Hivert-Messeca souligne l’évolution de ces loges à l’époque napoléonienne.
Ce modèle de franc-maçonnerie s’est développé au XIXe siècle dans plusieurs pays. Francesca Vigni, à travers l’exemple italien, révèle une maçonnerie féminine très engagée dans les combats pour l’émancipation des femmes et pour la laïcité. De même Dominique Soucy montre que l’initiation des femmes et des Noirs a été un enjeu majeur pour la maçonnerie cubaine qui a accompagné le combat civique pour leur reconnaissance sociale à la fin du XIXe siècle. Enfin José Antonio Ferrer Benimeli délaisse ici les archives du Vatican pour étudier avec sa minutie habituelle la présence féminine dans les loges espagnoles. Alors que l’apparition des loges masculines a été tardive en Espagne, les femmes ont été initiées dès 1871 aux côtés des frères et ont d’emblée été considérées comme maçonnes à part entière jusqu’à ce que la Loi d’Adoption promulguée en 1891-1892 apporte des restrictions importantes à la mixité.
Même si on en minimisait la portée, on savait que les loges d’adoption avaient permis aux femmes de franchir pour la première fois les portes du temple. Cependant, on avait tendance à considérer comme acquise l’absence des femmes en Angleterre, en Écosse, en Irlande ou aux États-Unis. Robert Peter, Andrew Pink, Andrew Prescott, Susan Sommers et Susan Snell nous démontrent le contraire. Pour la première fois Andrew Pink révèle l’existence d’une loge de « maçons » acceptant des femmes qui se réunissait dans un jardin d’agrément à Cold-Bath Fields dans le Lancashire dès 1739 tandis que Susan Sommers et Andrew Prescott évoquent la Loge Urania placée sous la protection de « Sister Dunckerley », l’épouse du Grand Maître Provincial de l’Essex que l’on a à tort considéré comme fils illégitime du roi Georges II. Certes il s’agit d’exemples isolés, d’exceptions qui confirment certainement la règle, mais qui valaient tout de même la peine d’être révélés. Susan Snell, grâce à l’étude des périodiques maçonniques anglais du XVIIIe siècle a mis en valeur la participation active des femmes en tant qu’auteures ainsi que la contribution apportée par un institut maçonnique charitable, la Royal Masonic Institution for Girls dans l’éducation des filles. Robert Peters , tout en étudiant le phénomène d’exclusion qui a prévalu, montre la façon dont certaines femmes ont pu contourner la règle et contre toute attente, créer la Loge Urania déjà citée et peut être aussi une loge d’adoption ou entièrement féminine, à Braintree, en Angleterre en 1787. Avec beaucoup d’humour Petri Mirala étudie le discours masculin prônant l’exclusion des Irlandaises, et le traumatisme infligé aux frères par l’initiation de Lady Aldworth St Léger, d’origine française, cela va de soi. Certains persistent à douter, mais les maçons de l’époque ont pourtant fait figurer en bonne place la « Lady freemason » dans plusieurs listes de souscripteurs. Susan Sommers sort de l’ombre les femmes de l’Eastern Star et les Pythian Sisters et relève un certain nombre de paradoxes. Bien qu’exerçant la charité pour le compte des frères, ces femmes ne sont pas considérées comme franc-maçonnes et ne le revendiquent pas non plus. Enfin Carter Charles apporte une contribution originale en montrant l’influence de la franc-maçonnerie sur le Mormonisme aux Etats-Unis tout en expliquant que les Mormons ont fait preuve de moins de discrimination envers les femmes que les maçons…
Ce numéro de La Pensée et Les Hommes en fait la démonstration : dans bien des cas, les femmes n’ont pas accepté leur exclusion de la franc-maçonnerie, elles ont réagi en créant leurs propres espaces, seules ou avec leurs frères, dans les loges ou dans des associations proches de la maçonnerie : loin d’avoir été passives, elles ont été actrices.
[1] Constitutions d’Anderson, « Les obligations d’un franc-maçon », article III, 1723, traduction et notes de Daniel Ligou, Paris, Lauzeray International, 1978, p.51 : « Les personnes admises membres d’une Loge doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d’âge mur et discret, ni esclaves, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation. »
[2] En 1847 la Grande Loge Unie d’Angleterre substitua à la formulation « free born » (« né libre ») celle de « free man » (« homme libre »), ce qui donnait aux esclaves nouvellement émancipés l’accès aux loges.
[3] René Le Forestier, Maçonnerie féminine et loges académiques, ouvrage inédit publié par Antoine Faivre, Milan, Editions Archè, 1979. Réédité par la Grande Loge Féminine de France, Livre d’Or, Commission d’histoire de la GLFF, Paris, 1989 ; Françoise Jupeau-Requillard, La Grande Loge Symbolique Écossaise, le changement dans l’institution maçonnique, thèse de doctorat sous la direction de Daniel Ligou, Université de Bourgogne, deux tomes, 1989 ; Gisèle et Yves Hivert-Messeca, Comment la franc-maçonnerie vint aux femmes, Deux siècles d’adoption féminine et mixte en France, 1740-1940, Paris, Dervy, 1997.
[4] Janet Burke et Margaret Jacob, Les Premières franc-maçonnes, Bordeaux, PUB, Collection « Monde Maçonnique », 2010.
[5] Alexander Heidle & Jan Snoek, Women’s Agency and Rituals in Mixed and Female Orders, Leiden, Brill, 2008 ; Màire Fedelma Cross, Gender and Fraternal Orders in Europe, 1300-2000, Chippenham and Eastbourne, Palgrave Macmillan, 2010.
[6] Musée de la franc-maçonnerie, rue Cadet à Paris. Ludovic Marcos en est le conservateur, Eloïse Auffret est son adjointe. Voir le site de ce musée inauguré récemment.
[7] L’Adoption ou la Maçonnerie de Femmes à La Fidélité, La Haye, 1775, p. 25 On peut trouver un rituel similaire à la Bibliothèque de Bordeaux, MS 2110. Rituel cité dans Janet Burke et Margaret Jacob, La franc-maçonnerie française, les femmes et la critique féministe, traduction Laure Caille, dans Les Premières francs-maçonnes, p. 107.