Les femmes et la franc-maçonnerie
XXe – XXI e siècles.
Les femmes ont franchi ou plutôt forcé la porte du Temple, malgré l’interdit initial : le premier volume consacré à l’histoire des femmes et de la franc-maçonnerie aux XVIIIe et au XIXe siècles en a apporté la preuve[1]. Au siècle d’Anderson, ce ne fut pas sans mal, surtout au pays du bon pasteur, mais de nos jours c’est chose faite, même si certaines barrières ont du mal à tomber. Lorsque s’est ouvert à Bordeaux le colloque qui a réuni une cinquantaine d’intervenants et plusieurs centaines de participants, nous avions tous conscience de contribuer un peu à écrire l’histoire de l’émancipation de la femme à travers celle de la franc-maçonnerie, mais nous ne réalisions pas à quel point nous étions en train de la vivre. Nous ignorions que trois mois plus tard la principale et la plus ancienne obédience masculine française ; le Grand Orient de France, allait inscrire dans ses principes la liberté des loges d’initier des « profanes » sans considération de genre. Pour autant le débat était il clos ? Malgré le pas énorme qui venait d’être franchi, la question de l’admission des femmes n’était pas totalement réglée. D’une part la décision avait été certes prise par la principale obédience française, mais le problème restait entier pour les autres obédiences masculines de France et surtout pour la franc-maçonnerie outre Manche, outre Atlantique et dans la plupart des pays du monde. D’autre part la décision courageuse et historique du Grand Orient de France ne pouvait effacer d’un trait deux siècles d’exclusion des femmes, ce qui laissait encore toute leur place dans le nouveau paysage aux obédiences féminines et mixtes traditionnelles, en France, en Europe et dans le monde.
Les auteurs des textes qui sont présentés ici n’ont jamais cédé à la tentation de traiter l’actualité immédiate ou de donner à leur propos une charge affective mais ont adopté le regard critique et le recul indispensable à toute démarche scientifique. Il ne s’agissait pas de rédiger des plaidoyers pour ou contre les loges uni-genre, pour ou contre la mixité, mais d’examiner les enjeux posés par la place des femmes dans la franc-maçonnerie en se dotant des outils critiques à la disposition des chercheurs, que la démarche fût historique, sociologique, féministe ou psychanalytique. Cependant, une partie « témoignages » en fin d’ouvrage permettra au lecteur, à la lectrice, d’entendre un certain nombre de points de vue contemporains exprimés par des femmes qui ont joué un rôle au sein des obédiences maçonniques, qui ont agi sur leur devenir, et que nous avons choisi de reproduire tels quels.
La première partie du volume est consacrée à des rétrospectives historiques, qui s’efforcent d’apporter un regard panoramique sur les femmes et la franc-maçonnerie de la fin du XIXe siècle à nos jours, en France, en Belgique et en Italie. Françoise Jupeau-Requillard et Marie-Paule Dupin-Benesse, qui furent les premières à consacrer une thèse à l’histoire des femmes et de la franc-maçonnerie, respectivement en 1989 et 1998[2], s’interrogent ici, au regard de deux siècles d’histoire et chacune de façon très personnelle, sur les enjeux sociaux, politiques et psychologiques de l’engagement des franc-maçonnes. Jean-Pierre Bacot montre le décalage entre la féminisation de la société française et le retard accumulé par les obédiences maçonniques françaises, en particulier jusqu’à tout récemment par le Grand Orient de France, malgré son engagement dans le courant républicain et son combat contre le cléricalisme qui maintenait la femme dans un rôle subalterne. Dans une perspective un peu semblable, Jeffrey Tyssens retrace les débuts des loges mixtes en Belgique et s’interroge sur la régression tout au long du XXe siècle des arguments en faveur de l’intégration des femmes au sein du Grand Orient, alors même que plusieurs frères avaient joué un rôle moteur dans l’élaboration des premières loges mixtes. Il explique ce phénomène par le débat récurrent sur la « régularité » qui a traversé la Manche et déteint sur le Grand Orient de Belgique jusqu’en 1959, date à laquelle des loges firent scission afin de s’aligner sur les positions de. la Grande Loge unie d’Angleterre, laissant par la-même le champ libre aux tenants d’une plus grande ouverture à l’égard des femmes. Anna Maria Isastia montre que la franc-maçonnerie féminine, en passant par les loges d’adoption, la Société Théosophique, les Grandes Loges mixtes et féminines, s’est développée dans le sillage de l’Unité italienne et a accompagné un mouvement féminin laïque et démocratique plus large.
La deuxième partie, intitulée « arrêts sur images » propose un certain nombre de gros plans sur les loges d’adoption du début du XXe siècle et sur la genèse du Droit Humain. Sophie Geoffroy et Patricia Izquierdo retracent le parcours de deux pionnières de la mixité, en Angleterre et en France, deux femmes de combat et de convictions, engagées dans la société de leur époque et qui furent des militantes du droit des femmes, Annie Besant et Maria Deraismes. Toutes deux furent à l’initiative de la Grande Loge Symbolique écossaise fondée en 1893 avec l’aide de Gabriel Martin et qui devait donner naissance à. l’ordre maçonnique international du Droit Humain. Plusieurs articles soulignent le rôle international joué par Annie Besant, des Iles Britanniques aux États-Unis et en Europe. Le moindre des paradoxes n’est pas qu’Annie Besant ait parfaitement concilié son combat pour la laïcité et son engagement dans la Société Théosophique. Andrée Prat étudie les motivations des premières postulantes du Droit Humain, grâce à un corpus exceptionnel de plus de trois cents « testaments philosophiques » rédigés entre 1893 et 1923 : ces testaments symboliques émanant des candidates à l’initiation sont précieux à la fois d’un point de vue sociologique et historique. D’une part ils fournissent des indications quant à l’âge et à la profession des futures initiées, d’autre part ils nous font entrevoir les conceptions sociales et philosophiques de ces femmes ainsi que leur prise de distance par rapport à la religion. Nombreuses sont celles qui à l’occasion de ces testaments symboliques émettent le vœu d’avoir des obsèques civiles. Ann Pilcher Dayton et Diane Clements étudient les débuts de la franc-maçonnerie mixte en Angleterre. Ann Pilcher Dayton, qui a récemment écrit la première thèse britannique consacrée à la franc-maçonnerie mixte[3], analyse la composition sociologique des loges de l’HFAM (Honourable Fraternity of Antient Masonry) ; de sa création en 1908 jusqu’en 1935, date à laquelle l’ordre a renoncé à la mixité pour devenir exclusivement féminin. Alors que les fondateurs de l’HFAM souhaitaient reproduire quasiment à l’identique la structure et les principes de la Grande Loge unie d’Angleterre, cette dernière, en refusant à partir de 1910 la double appartenance, incita les frères à quitter l’ordre mixte pour rester au sein de la GLuA tandis que les sœurs resserraient les rangs jusqu’à transformer leur obédience mixte en association purement féminine. L’étude minutieuse de la composition sociale de trois loges londoniennes révèle une importante présence aristocratique jusqu’en 1921, mais aussi un engagement dans les associations de suffragettes qui se sont battues pour l’obtention du droit de vote des femmes. Diane Clements quant à elle, étudie la seule loge qui soit restée mixte en Angleterre ; la loge Human Duty n°6 fondée en 1902 par Annie Besant, pour s’intéresser aux origines sociales des membres masculins et à leur engagement dans la société, notamment pendant la campagne des suffragettes, en se fondant à la fois sur les archives de la loge n°6, de l’HFAM et de la GLuA. A l’opposé des origines aristocratiques des obédiences mixtes anglaises, John Slifko montre l’ancrage ouvrier de la première loge mixte, fondée en 1903 à Charleroi, en Pennsylvanie, dans une vallée industrielle. Louis Goaziou, l’un de ses principaux fondateurs, était journaliste et syndicaliste. Aimée Newell éclaire un aspect tout à fait méconnu de la franc-maçonnerie en Nouvelle Angleterre en évoquant le rôle de Rose Lipp, qui fournissait les frères en tabliers et décors maçonniques de tout genre dans le Boston des années 1900. Elle parvint à se faire respecter des maçons locaux, piètre consolation serait on tenter d’ajouter, si l’on se souvient qu’un siècle plutôt Hannah Mather Crocker avait fondé dans cette même ville la première – et la seule – loge exclusivement féminine, la loge St Anne…[4] Enfin Françoise Moreillon et Olivia Salmon Monviola évoquent les débuts de la franc-maçonnerie féminine au XXe siècle, en France et en Espagne. Les loges d’adoption rattachées à la Grande Loge de France, Le Libre Examen en particulier, : ont préparé dès 1901 l’avènement d’une franc-maçonnerie spécifiquement féminine et indépendante qui devait voir le jour en 1945 sous le nom d’Union Maçonnique Féminine de France. Ces loges ont pratiqué une maçonnerie militante, en faveur du droit de vote des femmes et de la laïcité, pour le droit à l’instruction et la paix. De même la loge d’adoption Amor fondée à Madrid en 1931, autour de l’écrivaine féministe Carmen de Burgos, dite Colombine, prit toute sa place dans le combat pour l’émancipation des femmes espagnoles.
Le modèle de la loge d’adoption a inspiré la franc-maçonnerie mixte et féminine de façon plus ou moins prégnante. Longtemps exclues, les femmes ont pénétré le monde maçonnique par deux portes, celle de la mixité et celle de l’organisation féminine séparée. Sept articles abordent ouvertement la question dans la dernière partie du présent recueil. Françoise Barret Ducrocq et Dominique Paquet braquent les projecteurs sur les arguments développés en faveur ou en opposition à la mixité. Françoise Barret Ducrocq examine les arguments mis en avant à la fois par les frères et les sœurs à la lumière du contexte social et politique, s’interroge sur la liberté de la femme dans un espace mixte tout en se demandant si la loge maçonnique présente une spécificité à cet égard. Dominique Paquet explore plus particulièrement les questions de genre sous l’angle des caractéristiques masculines et féminines de chaque individu et suggère qu’un espace maçonnique mixte pourrait permettre d’envisager l’être humain dans sa totalité, au lieu de figer les clivages entre féminité et masculinité. Célia Poulet a mis à profit le corpus rassemblé en vue de sa thèse[5] et qui comprend des « planches » rédigées par des franc-maçonnes pour se demander s’il existait ou non une spécificité féminine dans le discours de ces textes présentés en loge. Ingrid Chapard, qui prépare également une thèse sur les femmes et la franc-maçonnerie[6], adopte une démarche psychanalytique pour traiter de l’initiation maçonnique en tant qu’ « opérateur de genre » : que peut révéler la franc-maçonnerie de la subjectivité féminine ? Claudine Batazzi-Alexis confronte l’évolution de la franc-maçonnerie féminine à la représentation sociale de la femme dans la société française du XXIe siècle à travers les contes et légendes tandis que Bérengère Kolly explore les concepts de « fraternité » et de « sororité » à l’aune de l’universalisme.
Partant du cas concret d’Olivia, transsexuelle qui a souhaité que le Grand Orient de France reconnaisse son identité féminine, et qui fait état du soutien constant de sa loge dans cette démarche, Olivia Chaumont et Nicolas Froeliger dépassent l’exemple pour aborder le problème de fond, la capacité d’une obédience maçonnique à accepter le transsexualisme. Certes le débat a été d’autant plus intense que le Grand Orient de France se posait au même moment la question de l’initiation des femmes. Mais l’histoire est faite d’ironie, pour le plus grand bonheur de tous et de toutes.
L’ensemble des articles présentés dans ces deux numéros de La Pensée et les Hommes aura le mérite d’ouvrir des pistes de recherche dans un champ de l’historiographie maçonnique qui est encore relativement nouveau. On constate que le contexte historique, géographique et culturel est déterminant ici comme ailleurs. Les loges d’adoption ne se sont pas déclinées de la même façon en France, en Italie, en Espagne ou aux États-Unis. La mixité n’a pas forcément le même sens dans des traditions multiculturalistes et différentialistes telles que celles du Royaume-Uni et des États-Unis et dans un pays de culture jacobine et égalitaire telle que la France. Pour ces mêmes raisons, le féminisme ne recouvre pas tout à fait les mêmes réalités de part et d’autre de l’Atlantique. Cependant dans la plupart des pays où les femmes ont réussi à prendre les bastilles masculines d’Anderson, elles ont évité de reproduire les schémas d’exclusion dont elles ont été victimes. Que l’on ne s’y trompe pas, qu’elles aient opté pour une structure mixte ou mono-genre, les sœurs se sont rarement fourvoyées dans un féminisme séparatiste mais, en héritières des Lumières, ont généralement accordé leur préférence au féminisme universaliste.
Au terme de ces deux volumes consacrés au thème des femmes et de la franc-maçonnerie des Lumières à nos jours, je voudrais exprimer ma gratitude à tous les centres universitaires et organismes qui ont apporté leur concours à la fois à leur réalisation et au colloque de Bordeaux qui a été leur point de départ : le Conseil Régional d’Aquitaine ; le Conseil Scientifique de l’Université de Bordeaux 3 ; le centre de recherche Sciences Philosophie Humanités de l’Université de Bordeaux ; le Centre Interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité, (CIERL-ULB) ; le CELFF, UMR 8599, Université Paris IV Sorbonne et CNRS ; le laboratoire CIRTAI-IDEES, équipe de l’UMR 6228 (CNRS) Université du Havre ; le centre de recherche sur la franc-maçonnerie, FREE de l’ Université de Bruxelles ; le Center for the Study of Women, UCLA ; l’Université Sapienza de Rome ; et naturellement la revue La Pensée et les Hommes.
Enfin, je voudrais rendre hommage à mon ami dix-huitiémiste et proche collaborateur, Charles Porset, qui fut un ardent défenseur de la mixité au sein du Grand Orient de France. Le colloque de Bordeaux fut le dernier auquel il participa avant de nous quitter le 25 mai 2011[7].
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Cécile Révauger
[1] Les Femmes et la franc-maçonnerie des Lumières à nos jours, dossier édité par Cécile Révauger et Jacques Ch. Lemaire, La Pensée et les Hommes, 2011, n° 82-83.
[2] Françoise Jupeau-Requillard, « La Grande Loge Symbolique Écossaise, le changement dans l’institution maçonnique », thèse de doctorat sous la direction de Daniel Ligou, Université de Bourgogne, 1989 ; Marie-Paule Dupin-Benesse, « Francs-maçons, femmes et féminin, 1760-1997 », thèse de doctorat de psychologie, université de Picardie Jules Verne à Amiens, 1998.
[3] Ann Pilcher Dayton, « Women Freemasons and Feminist causes 1908-1935 : the case of the Honourable Fraternity of Antient Masonry », thèse de l’université de Sheffield soutenue à Londres en avril 2011 .
[4] Voir la notice de John Slifko, « Crocker, Hannah Mather (1752-1829) », en cours de publication dans Charles Porset et Cécile Révauger, Le Monde maçonnique des Lumières, dictionnaire prosopgraphique, Paris, Editions Champion.
[5] Célia Poulet, « L’apprentissage de la prise de parole démocratique : l’exemple des loges maçonniques », thèse de sociologie en préparation à l’Université de Provence.
[6] Ingrid Chapard, « Femmes et franc-maçonnerie, » thèse en préparation sous la direction de M. Zafiropoulos en anthropologie psychanalytique à Paris VII.
[7] Charles Porset figure sur la photo du présent volume, p. X De droite à gauche : Olivia Chaumont, Denise Oberlin, Charles Porset, Cécile Révauger.