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Divulgation des rituels en Angleterre

 

Cécile Révauger

 

Les  divulgations des rituels dans l’ Angleterre du XVIIIe siècle : une opération idéologique ou commerciale ?

 

On a souvent tendance à confondre divulgations du rituel, -en anglais, exposures- et anti-maçonnisme. Or, il convient de nuancer le propos. S’il est vrai que  les divulgations ont parfois été le prélude  à l’anti-maçonnisme, il ne faut pas généraliser. Les écrits anti-maçonniques ont généralement recours à des divulgations de rituel mais toutes les divulgations n’ont pas un caractère anti-maçonnique. Pour la plupart, les exposures semblent  avoir eu un but lucratif pour leurs auteurs. C’est l’étude du contexte qui nous permet d’expliquer le caractère idéologique de certains écrits. Nous distinguerons donc trois époques, le tout début du siècle, la période intermédiaire, qui est la plus longue, et les trois dernières décennies. Au début et à la fin du siècle,  qui représentent des périodes politiquement agitées pour l’Angleterre, les divulgations de rituel ne sont pas anodines. Pendant la majeure partie du siècle cependant, elles le sont.

 

La création de la Grande Loge d’Angleterre correspond à un moment d’apaisement : à la suite de la Glorieuse Révolution et du Bill of Rights, les dissidents de l’Eglise d’Angleterre, de sensibilité protestante, ont obtenu la liberté de culte, tout en restant privés de leurs droits civiques. Les loges leur offrent une structure d’accueil, un lieu de tolérance et de convivialité. Cela n’est pas du goût de tous, et en particulier de certains catholiques, qui ne jouissent pas du même statut que les dissidents protestants, et qui se sentiront bientôt justifiés dans leur campagne anti-maçonnique par la bulle papale de 1738. La Grande Maîtrise du catholique Lord Petre est l’exception qui confirme la règle. Au début du siècle, il ne s’agit pas de divulgation de rituels mais tout simplement de parodie. Ainsi la Société des Gormogons, peinte par le franc-maçon Hogarth, fut elle probablement créée par l’ancien Grand Maître le Duc de Wharton, dans un souci de revanche sur la Grande Loge d’Angleterre. En effet, cette dernière n’avait guère apprécié son excentricité et surtout ses sympathies pro-jacobites, donc catholiques. Tombé en disgrâce, le duc avait sans doute voulu se venger en faisant mine de créer une société qui ridiculisait les maçons. Pour devenir membre des Gormogons, il fallait tout d’abord renoncer à la franc-maçonnerie et adopter un rituel d’un syncrétisme douteux, alliant orientalisme et papisme. Il s’agissait bien d’un canular…A la même époque, les Lettres de Verus Commodus accusent les francs-maçons de manquer de religion et de s’inspirer de cultes païens. On  ignore la religion de l’auteur. Il pourrait s’agir d’un anglican, moins latitudinaire que d’autres, peut être nostalgique de la High Church[1]. Sans doute ces attaques contre la franc-maçonnerie anglaise donnèrent – elles à certains l’idée de publier quelques détails croustillants sur l’ordre. Tout en prétendant mettre en garde les bons sujets de Sa Majesté contre une association aussi dangereuse, ils espéraient  retirer quelque profit d’une bonne opération commerciale.

 

Ceci peut expliquer  l’abondance de publications entre 1723 et 1730 Afin de marquer les esprits, les auteurs attirent tous l’attention de leurs lecteurs sur le serment maçonnique, et chaque fois que faire se peut, en divulguent la teneur. Traditionnellement, en Angleterre, on ne porte serment de fidélité qu’au roi. Tout autre serment est un acte hautement  répréhensible. Knoop et Jones ont recensé huit divulgations de rituels, ou « catéchismes », entre  1723 et 1730 :

-un catéchisme sans titre, nommé « A Mason’s Examination » par l’historien  Gould , paru le 11-13 avril 1723 dans The Flying Post,

un pamphlet anonyme, The Grand Mystery of Freemasons Discovered, publié en 1724 puis en1725,

-un document aujourd’hui perdu paru dans The Post-Boy en 1724 ou 1725,

-The Whole Institution of Freemasons opened,  1725

-The Grand Mystery Laid Open, 1726

-The Mystery of Freemasonry, paru en 1730 séparément et dans un journal, The Daily Journal, ainsi que sous d’autres titres, The Mystery and Motives of Freemasonry Discovered et The Puerile Signs and Wonders of a Freemason.

-Masonry Dissected, de Samuel Prichard,  1730[2]

 

The Mystery of Freemasonry connut un succès considérable, sans doute parce qu’il donnait les termes du fameux serment maçonnique : il fut publié à plusieurs reprises. Le serment parut également dans The Grand Mystery of Freemasons Discovered et dans The Mystery of Freemasonry. A quelques variantes près, il s’agit du même serment, assorti de la même menace en cas de violation de ce serment, toujours aussi effrayante pour ceux qui la prendraient au pied de la lettre. Les catéchismes d’apprentis sont amplement divulgués . L’authenticité de ces révélations a parfois été mise en cause. Or, il est certain que leurs auteurs avaient tout intérêt  à publier les informations les plus exactes possible  s’ils voulaient être crédibles. Tous les textes des divulgations sont effectivement très proches. Il suffit de comparer quelques répliques concernant le secret :

 

The Grand Mystery of Freemasons (1724) :

Avez vous la clef de la loge?

Oui.

Quelle est sa vertu ?

Elle permet d’ouvrir et de fermer, de fermer et d’ouvrir.

Où la gardez vous ?

Dans une boite en ivoire, entre la langue et les dents, ou bien dans mon cœur, où tous les secrets sont gardés.

 

The Mystery of Freemasonry(1730) :

Existe- t-il une clef de votre loge ?

Oui.

Où est-elle gardée ?

Dans une boite en ivoire, entre la langue et les dents, ou bien entre les deux lobes de mon foie, où les secrets de mon cœur sont préservés.

 

Masonry Dissected (1730) :

Possedez vous la clef de ces secrets ?

Oui.

Où la gardez-vous ?

Dans une boite en os qui ne s ‘ouvre et se referme qu’avec des clefs en ivoire.[3]

 

 

On notera la métaphore des organes du corps humain, poussée avec plus ou moins de bonheur selon les auteurs des divulgations. Paradoxalement, la divulgation des rituels eut son utilité pour les frères de l’époque. Les rituels n’étant jamais consignés par écrit, les maçons se devaient de l’apprendre par cœur. Les révélations de Prichard et de quelques autres auteurs mal-intentionnés étaient ainsi de précieux aide-mémoire…Sans doute contribuèrent-elles même à une harmonisation du rituel. En effet, les variantes constatées entre les différentes révélations ne sont pas forcément révélatrices de la fantaisie de leurs auteurs mais correspondent sans doute à des différences réelles entre les divers rituels pratiqués de tête par les frères des différentes loges de l’époque.

La Grande Loge d’Angleterre prit très au sérieux les révélations de Samuel Prichard en particulier. On peut raisonnablement supposer qu’elle en tira prétexte pour inverser les mots de passe du premier et du second degré, officiellement pour faire échec au Masonry Dissected de  Prichard, mais sans doute également  afin de dérouter les immigrés irlandais et écossais qui frappaient à la porte des loges. Ces derniers créeraient leur propre Grande Loge, dite des Antients, vers 1751. Il est certain que la Grande Loge des Modernes traversa une période difficile vers 1740. Cependant le désintérêt  des Grands Maîtres, le mépris affiché de la Grande Loge d’Angleterre pour la Grande Loge d’Ecosse et la Grande Loge d’Irlande, qu’elles se refusait à reconnaître officiellement, l’arrivée d’immigrants irlandais et écossais, considérée comme une menace pour le prestige social des maçons anglais, furent des facteurs certainement bien plus déterminants que la simple divulgation des rituels.

La seconde vague de divulgations touche les années 1760 à 1769. ACF Jackson en a recensé neuf :

-A Master Key to Freemasonry, 1760

-Three Distinct Knocks, 1760

Jachin and Boaz, 1762

Hiram, or the Grand Master Key to the Door of both Ancient and Modern Freemasonry 1764

Mystery of Freemasonry Explained, 1765

Shibboleth, 1765

Mahhabone, 1766

Solomon in all his Glory, 1766

The Free-Mason Stripped Naked, 1769.[4]

 

Ces révélations concernent à la fois le rituel des Anciens et des Modernes. Elles semblent cependant plus fantaisistes que dans les années 1720-1730. Hiram or the Grand Master Key… évoque des degrés mystérieux tels que “the minor’s degree” ou encore “the major’s degree”. Les officiers de loges sont affublés de noms, « Belus » pour le vénérable, « Eviles » et « Sabathes » pour les deux surveillants….On prétend même que les frères vérifient le sexe du nouvel initié, un peu à la mode papale : chaque profane est parait-il déshabillé entièrement avant sa réception dans l’Ordre… Ce thème est repris par l’auteur du très explicite  The Freemason Stripped Naked .[5]Cette série de divulgations n’a aucune visée idéologique, on le voit bien. Tout au plus ces écrits sont ils un peu voyeurs. Ils ont essentiellement pour but de rapporter de l’argent à leurs auteurs.

 

Cependant à partir de 1770, les divulgations perdent ce caractère relativement innocent. Plutôt que de révélations, il  s’agit désormais de condamnations. Le regard du curieux va céder la place au jugement hargneux. Ainsi l’auteur de Freemasonry, the Hignway to Hell (1768) menace de damnation tous les francs-maçons et réclame aux pouvoirs publics une répression sérieuse contre tous ces « hérétiques », accusés de pratiquer la nécromancie…L’auteur, visiblement catholique, s’abrite derrière les bulles papales de 1738 et 1751. Un certain Isaac Wood rédige une réponse,   A Confrontation of a Pamphlet entitled Masonry the Way to Hell. Malheureusement,  la sottise de la réponse vaut celle de l’attaque. L’auteur se montre tout aussi sectaire envers les catholiques que le pamphlétaire papiste envers le protestantisme et le judaïsme. Cette controverse, qui a des relents de guerres de religions, annonce la pièce maîtresse de l’anti-maçonnisme britannique, Proofs of a Conspiracy , ouvrage dû à la plume du professeur écossais John Robison, contemporain de l’Abbé Barruel. Les deux hommes nieront avoir été influencés l’un par l’autre. Tous deux sont à l’origine, on le sait, de la fameuse thèse aujourd’hui ridiculisée du complot maçonnique. L’heure n’est plus aux simples divulgations des rituels maçonniques. Dans le contexte de la Révolution française, les attaques contre la franc-maçonnerie prennent un caractère idéologique. Pourtant les Grandes Loges britanniques prennent soin de se démarquer des révolutionnaires français, de tous les réformateurs et de Illuminés de Bavière tant critiqués par Barruel et Robison. Elle se sentent suffisamment menacées par les écrits de ces derniers, pour prendre officiellement position, pour entrer dans l’arène politique malgré leurs principes,  proclamer leur soutien à l’ordre établi, à la monarchie, et adresser des messages de sympathie au roi à la suite  de l’attentat manqué contre ce dernier.

 

L’histoire prouve que les attaques à caractère idéologique ne se produisent que lorsque le contexte s’y prête : au début du siècle, lorsque les Stuarts laissent la place aux Hanovre et que les  Jacobites tentent de se rebeller, à la fin du siècle lorsque la peur de la contamination par la France renforce le conservatisme et le nationalisme britannique, et que la franc-maçonnerie est perçue par certains comme trop universelle, trop cosmopolite. En dehors de ces périodes, la plupart des divulgations de rituels ont représenté une bonne opération commerciale.

 

 

 

 

 

 



[1] L’Eglise d’Angleterre était de plus en plus latitudinaire, c’est à dire tolérante. La High Church représentait la partie la plus élitiste, la plus proche de l’Eglise catholique d’un point de vue théologique.

[2] Knoop&Jones, The Genesis of Freemasonry, Quatuor Coronati Circle, 1978, p.314-315

[3] The Grand Mystery of Freemasons(1724)

Have you the key of the Lodge,

Yes, I have.

What is its virtue?

To open and shut, and shut and open.

Where do you keep it?

In an ivory box, between my tongue and my teeth, or within my heart, where all my secrets are kept.

The Mystery of Freemasonry(1730):

Is there a key for your lodge?

Yes, there is.

Where is it kept?

In an ivory box, between my tongue and my teeth or under the lap of my liver, where the secrets of my heart are.

Masonry Dissected (1730):

Have you any key to those secrets?

Yes.

Where do you keep it?

In a bone box that neither opens no shuts but with ivory keys.

[4] ACF Jackson, English Masonic Exposures, 1760-1769, London, Lewis Masonic, 1986.

[5] « Le Franc Maçon entièrement déshabillé ».

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